Les désorientés

Les désorientés

Amin Maalouf, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Les livres soutiennent les murs de ma maison.

Quatrième de couverture

«Dans Les désorientés, je m'inspire très largement de ma propre jeunesse. Je l'ai passée avec des amis qui croyaient en un monde meilleur. Et même si aucun des personnages de ce livre ne correspond à une personne réelle, aucun n'est entièrement imaginaire. J'ai puisé dans mes rêves, dans mes fantasmes, dans mes remords, autant que dans mes souvenirs.

Les protagonistes du roman avaient été inséparables dans leur jeunesse, puis ils s'étaient dispersés, brouillés, perdus de vue. Ils se retrouvent à l'occasion de la mort de l'un deux. Les uns n'ont jamais voulu quitter leur pays natal, d'autres ont émigré vers les États-Unis, le Brésil ou la France. Et les voies qu'ils ont suivies les ont menés dans les directions les plus diverses. Qu'ont encore en commun l'hôtelière libertine, l'entrepreneur qui a fait fortune, ou le moine qui s'est retiré du monde pour se consacrer à la méditation ? Quelques réminiscences partagées, et une nostalgie incurable pour le monde d'avant.

A. M.

Amin Maalouf est l'auteur d'une importante oeuvre romanesque.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Christian Makarian - L'Express, novembre 2012
Joseph Ghosn - Le Nouvel Observateur du 4 octobre 2012
Mohammed Aïssaoui - Le Figaro du 18 octobre 2012
Bernard Pivot - Le Journal du Dimanche du 9 septembre 2012
Florent Georgesco - Le Monde du 30 août 2012

Extrait de Les désorientés

Jeudi, en s'endormant, Adam ne pensait pas que le lendemain même il s'envolerait vers le pays de ses origines, après des lustres d'éloignement volontaire, et pour se rendre auprès d'un homme à qui il s'était promis de ne plus adresser la parole.
Mais l'épouse de Mourad avait su trouver les mots imparables :
"Ton ami va mourir. Il demande à te voir."

La sonnerie avait retenti à cinq heures. Adam avait saisi son téléphone à l'aveuglette, appuyé sur l'une des touches éclairées, répondu "Non, je t'assure, je ne dormais pas", ou quelque autre mensonge de cet ordre.
Son interlocutrice lui avait dit ensuite : "Je te le passe."
Il avait dû retenir son souffle pour écouter celui du mourant. Et, même ainsi, il avait deviné ses paroles plus qu'il ne les avait entendues. La voix lointaine était comme un bruissement d'étoffes. Adam avait dû répéter deux ou trois fois "Bien sûr" et "Je comprends", sans rien comprendre ni être sûr de rien. Quand l'autre s'était tu, il lui avait adressé un prudent "Au revoir !" ; il avait prêté l'oreille quelques secondes de plus pour vérifier que l'épouse n'avait pas repris l'appareil ; puis il avait raccroché.
Il s'était tourné alors vers Dolorès, sa compagne, qui avait allumé la lumière et s'était assise dans le lit, adossée au mur. Elle donnait l'impression de peser le pour et le contre, mais son opinion était faite.
"Ton ami va mourir, il t'appelle, tu ne peux pas hésiter, tu y vas."
"Mon ami ? Quel ami ? Cela fait vingt ans qu'on ne se parle plus !"
De fait, depuis tant d'années, chaque fois qu'on mentionnait devant lui le nom de Mourad et qu'on lui demandait s'il le connaissait, il répondait invariablement : "C'est un ancien ami." Souvent ses interlocuteurs supposaient qu'il avait voulu dire un "vieil ami". Mais Adam ne choisissait pas ses mots à la légère. Mourad et lui avaient été amis, puis avaient cessé de l'être. "Ancien ami" était donc, de son point de vue, la seule formulation adéquate.
D'ordinaire, lorsqu'il employait cette tournure devant elle, Dolorès se contentait d'un sourire compatissant. Mais ce matin-là, elle n'avait pas souri.
"Si je me brouillais demain avec ma soeur, est-ce qu'elle deviendrait mon 'ancienne' soeur ? Et mon frère, mon ancien frère ?
Avec la famille, c'est différent, on n'a pas le choix..."
"Là non plus tu n'as pas le choix. Un ami de jeunesse, c'est un frère adoptif. Tu peux regretter de l'avoir adopté, mais tu ne peux plus le désadopter."