Dernier royaume Volume 7, Les désarçonnés

Dernier royaume Volume 7, Les désarçonnés

Les coups de coeur des libraires de Mollat

Véronique Marro le 26/01/2013
«Avant-dernière boucle de mon pauvre royaume de toutes petites rives», Les désarçonnés est bien le septième chapitre du Dernier royaume, entamé par Pascal Quignard depuis dix ans, composant un ensemble singulier tant par la forme puisqu'il ne s'assigne à aucun genre littéraire que par le fond qui mêle fragments autobiographiques, étymologiques, mythologiques, historiques.

Ce volet s'intercale donc entre La barque silencieuse (tome VI) publié en 2009 et Vie secrète (tome VIII), publié en 1998...

«Tant (...) (lire la suite)

Quatrième de couverture

«Tout mythe explique une situation actuelle par le renversement d'une situation antérieure.
Tout à coup quelque chose désarçonne l'âme dans le corps.
Tout à coup un amour renverse le cours de notre vie.
Tout à coup une mort imprévue fait basculer l'ordre du monde et surtout celui du passé car le temps est continûment neuf. Le temps est de plus en plus neuf. Il afflue sans cesse directement de l'origine. Il faut retraverser la détresse originaire autant de fois qu'on veut revivre.»

Pascal Quignard est né en 1948 à Verneuil-sur-Avre (France). Il est romancier (Le salon du Wurtemberg, Tous les matins du monde, Terrasse à Rome, Villa Amalia, Les solidarités mystérieuses...). Les désarçonnés est le tome VII de Dernier royaume.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
François Busnel - L'Express, octobre 2012
Patrick Grainville - Le Figaro du 20 septembre 2012
Patrick Kéchichian - La Croix du 13 septembre 2012
Jérôme Garcin - Le Nouvel Observateur du 6 septembre 2012
Nathalie Crom - Télérama du 12 septembre 2012
Baptiste Liger - Lire, août 2012

Extrait de Dernier royaume Volume 7, Les désarçonnés

Il vomissait du sang. Les corbeaux venaient se poser, face à sa fenêtre, sur le toit pointu du pavillon du Louvre. Ils s'y amassaient dans une très grande multitude. Le roi de France éprouvait de la peur devant ces oiseaux qui grouillaient sur les tuiles, qui se poussaient les uns les autres avec leurs ailes pour trouver leur place, qui croassaient, qui graillaient, qui piaillaient, qui hurlaient. Le roi pensait que ces petites têtes luisantes, aiguës, scintillantes, étaient les âmes des morts qui lui faisaient reproche du massacre qu'il avait consenti le jour où la cité entière fêtait la Saint-Barthélemy. S'il restait couché, il avait des suffocations qui débouchaient sur des hoquets de sang. Alors il se levait. Il allait plusieurs fois, chaque nuit, à l'une des fenêtres, regarder si les oiseaux avaient eu la bonne idée de s'enfuir. A vingt-quatre ans il avait l'apparence d'un vieillard. La nuit du 28 mai 1574, dans une des chambres du palais, Ruggieri se fit aider par deux moines. Ils dressèrent un autel. Ils le couvrirent d'un drap noir. Ils placèrent deux chandeliers qui portaient des cierges noirs. Ils allèrent chercher un calice rempli du sang que le roi avait vomi un peu plus tôt dans la soirée. Devant l'autel, tout près de l'autel, ils assirent Charles IX sur un tabouret. Catherine de Médicis s'installa dans un fauteuil à bras, à son côté, et ce fut elle qui donna l'ordre de commencer. Un des moines fit entrer un jeune catéchumène juif. Ruggieri le fit s'agenouiller devant lui. Il lui demande d'ouvrir la bouche et de tendre la langue ; il pose pour la première fois sur la langue du jeune homme l'hostie blanche consacrée ; à peine a-t-il refermé la bouche sur le corps du Seigneur qu'un garde décapite l'enfant à l'aide de son épée. Un moine ramasse la tête ; il la pose sur l'hostie noire devant le calice rempli de sang qui a été placé sur l'autel. Ruggieri dit au roi de France de s'approcher, de pencher sa propre tête vers la bouche de l'enfant (le plus nouveau des Chrétiens, le plus récent des morts), d'approcher son oreille tout près de ses lèvres en le priant de dire ce qui va se passer dans les temps à venir. Après un bref silence les lèvres de la tête coupée exhalent un murmure. Les lèvres de l'enfant disent : «J'y suis forcé» deux fois, de façon distincte, sans que personne comprenne bien la signification de ces paroles. Pourtant, juste après que ces mots ont été dits, le roi de France s'évanouit. Catherine de Médicis s'accroupit au côté de son fils, lui fait humer des sels. Quand il reprend conscience, Charles IX crie, montrant la tête de l'enfant mort : «Qu'on éloigne cette chose de moi !»
Deux jours plus tard, le 30 mai 1574, le roi s'étouffe dans son sang, en gémissant de terreur, tandis que la reine mère le berce.