La Survivance

La Survivance

Claudie Hunzinger, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

D'abord leur place est autour de moi. Ils me protègent du froid, du vent et de la bêtise. Ce sont mes remparts. Ensuite, leur place est en moi. On m'a nourrie de lecture depuis enfant si bien que j'ai des os en poésie. Enfin, leur place est hors de moi. Ils m'ont appris à partir, à déchiffrer le monde.

Quatrième de couverture

Jenny et Sils sont contraints par la dureté des temps de rendre les clefs de leur librairie et de leur domicile. Ils vont chercher refuge dans une maison perdue, en ruines, perchée dans la montagne. Avec leurs cartons de livres, une ânesse et une chienne, il leur faut s'acclimater à cette nouvelle existence : survivre aux intempéries, tels des Robinson Crusoé du XXIème siècle exclus de la société matérialiste. Dans cet âpre combat, la redécouverte des corps, l'apprentissage de l'isolement et la puissance de la littérature leur feront-ils découvrir une nouvelle manière d'être au monde ?

Claudie Hunzinger vit en montagne. Elle est artiste et écrivain. Elle a fabriqué des livres en foin, écrit des pages d'herbe, édifié des bibliothèques en cendres ; elle a publié chez Grasset son premier roman, Elles vivaient d'espoir (2010).

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
François Busnel - L'Express, octobre 2012
Christine Ferniot - Lire, septembre 2012

Extrait de La Survivance

Avanie savait que nous avions perdu : ses longues oreilles captaient au loin les présages. Dès la nuit tombée, elle nous attendait, mélancolique, de tout son pelage gris.
Il fallait rendre les clés le 1er mai au matin et nous n'avions nulle part où aller. Deux semaines avant l'expulsion, Sils et moi, en compagnie de Betty, nous cherchions encore, mais tout loyer était devenu hors de nos prix. Au retour, nous tombions dans le grand canapé rouge de la librairie, incrédules, consternés. On dirait que c'est le printemps, a dit Sils, un soir, avec un petit rire ironique, celui qu'on prend devant un piège pour le déjouer.

C'était un soir de printemps en avance, d'une réalité à vous faire frissonner, si bien que, durant cet incroyable mois d'avril, quelque chose semblait nous être donné et en même temps retiré. Je n'en ai gardé qu'une seule impression : funèbre. Comme de Sils et moi d'ailleurs. Nous avions déjà l'air à la rue, défraîchis, défaits - avec distance néanmoins.
Nous, oui.
Betty, non.
Au bout d'une journée d'errements, elle était la seule de nous trois à être bien. Pas même besoin de se laver, elle, toujours de beaux cheveux, toujours de jolies robes, disait Sils.
Betty était une petite chienne blonde aux yeux noirs soulignés de khôl. Ses babines aussi étaient noires, d'un noir plus sexy que n'importe quel rouge à lèvres, et le blond de son pelage, platine et vaporeux. Elle avait une sorte de grâce d'une féminité absolue qu'elle conservait quand la vie réelle devenait pour nous trop déplaisante, et c'était peut-être le message que ce berger des Pyrénées était chargé de nous transmettre.
La porte-fenêtre était ouverte sur la nuit.
Sils, à demi couché sur la table, la tête posée sur son bras, grommelait, quel merdier ! quel merdier !