Lausanne

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Antonio Soler, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Les livres sont mon deuxième appareil respiratoire.

Quatrième de couverture

«Nous étions trois coeurs tressautant sur le plateau tournant d'une roulette un peu bancale. Aucun des trois n'était meilleur que les autres.»

Les trois coeurs, ce sont ceux de Margarita, de Jésus, son époux, et de Susanne, la femme qui fut sa maîtresse pendant sept ans. Une histoire faite de non-dits et de blessures, que revit au fil d'un voyage en train Margarita, la narratrice de ce roman troublant. De Genève à Lausanne, au gré des paysages qui défilent, des arrêts en gare, et des cahots de la mémoire, c'est toute sa vie qui se déploie : les années à Lyon auprès de parents républicains espagnols, les hantises enfantines, le mariage sans passion, l'amie devenue rivale, la mort qui frappe.
Avec son art consommé du récit et son écriture obsédante, l'auteur du Chemin des Anglais (prix Nadal) explore la subjectivité tourmentée d'une femme et revisite des thèmes qui hantent toute son oeuvre : l'obsession du passé et l'impossible pardon.

«Pourquoi Antonio Soler compte parmi les meilleurs écrivains espagnols ? Parce qu'un romancier n'a pas pour seule vocation de raconter une histoire, mais plutôt d'inventer une écriture, une musique, un point de vue.»
Frédéric Vitoux, Le Nouvel Observateur

Antonio Soler est né à Malaga (Andalousie) en 1956. Chacun de ses neuf romans lui a valu dans son pays un ou plusieurs prix. En 2004, Le Chemin des Anglais a été couronné par le prestigieux prix Nadal. Lausanne est le sixième titre d'Antonio Soler à paraître en français chez Albin Michel après Les Héros de la frontière (1999), Les Danseuses mortes (2001), Le Spirite mélancolique (2004) et Le Sommeil du caïman (2009).

Extrait de Lausanne

Genève, 9 h 56

Émergeant de l'obscurité, surgissant du néant, il traversa le jardin et atteignit le perron. Chien fidèle, petit porc-épic. Avec sa petite moustache. Il restait sur le seuil en me regardant comme un vieil employé des pompes funèbres qui n'ose pas réclamer son dû. Il haussa une épaule, souffla un peu comme pour éteindre une allumette et me dit :
«Il y a une chose...»
J'attendais. Il fronça les sourcils. Regarda le dessin du paillasson, mes pieds et revint à mes yeux. Il ne soufflait plus à présent, il retenait sa respiration.
«Une chose ?», lui demandai-je, voyant qu'il avait besoin d'entendre ma voix, d'avoir la permission en quelque sorte, pour continuer à parler et même à respirer.
«Suzanne est morte cette nuit.»
«La loi», pensai-je, sans savoir pourquoi. «La loi.» Et je me suis rappelé son regard - le regard de Suzanne -, presque despotique ou alors amusé si on était de ses amies, tandis que Martin entrait déjà dans la maison et continuait d'accomplir son devoir spirituel de conseiller funéraire en me demandant à voix basse : «Tu crois qu'on doit le dire à Jésus ?
- Oui. Toi», lui répondis-je sans aucune hésitation. «Tu dois le lui dire toi.
- Je ne sais pas si c'est la peine.»
«La loi», pensai-je lui répondre. Et aussi que la vérité avait toujours valu la peine pour Jésus. Il fait partie de cette sorte d'idiots qui pensent que la vérité, si dure soit-elle, vaut toujours mieux que le mensonge ou même que le baume du silence. C'est pour cela, entre autres, que j'ai tant souffert quand il m'a trompée avec Suzanne. Mais je n'ai rien répondu à Martin, j'ai seulement avancé dans le couloir en le laissant, avec ses doutes, accrocher son manteau - cher - au porte-manteau.
Il y a déjà deux ou trois ans de ça, et c'est maintenant, en ce moment même, quand Jésus commence à quitter ce monde, qu'entre dans le wagon cette femme qui ressemble tellement à la Suzanne des meilleurs jours avec son menton levé et des lèvres comme les siennes, droites, de granit rouge. Une annonce de ce qui est sur le point de se produire, un fantôme que mon ancienne amie m'envoie de l'au-delà.
Je ne sais si j'ai regretté sa mort ou si je m'en suis réjouie. À cet instant, je voulais juste réentendre la nouvelle de la bouche de Martin et assister aux effets que ces mots produiraient sur Jésus. Peut-être pour clore définitivement cette histoire, je ne sais. À présent, il est certain que tout va se clore. Par défection.