Vivants jusqu'à la mort : accompagner la souffrance spirituelle en fin de vie

Vivants jusqu'à la mort : accompagner la souffrance spirituelle en fin de vie

Tanguy Châtel, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Ma bibliothèque raconte mon histoire, et murmure ce qui se prépare...

Quatrième de couverture

À partir de son expérience d'accompagnement des personnes en fin de vie, Tanguy Châtel explore la question de la souffrance spirituelle. Cette notion, qui se trouve pourtant au coeur des soins palliatifs, est en pratique soigneusement évitée en raison d'une conception française de la laïcité qui place le soin à distance de la vie privée et des croyances personnelles. Ce silence tient à l'écart de l'accompagnement tous ceux qui, de plus en plus nombreux, cherchent une réponse qui ne serait pas exclusivement religieuse à leur souffrance.
Tanguy Châtel aborde cette question encore taboue en se plaçant au plus près des mourants. Il éclaire en quoi la question spirituelle se distingue de la religion, des croyances, de la philosophie, de la psychologie... pour lui restituer sa place véritable, au coeur de chaque homme, dans une vision qui vient donner à la laïcité une perspective plus ambitieuse.
Son analyse déborde ainsi considérablement le seul champ de la fin de vie, faisant naître de manière stimulante pour chacun - qu'il soit malade ou bien-portant, croyant ou non-croyant - des perspectives de sens et de lien qui ramènent à l'essence même de notre condition d'être humain.

Tanguy Châtel, diplômé en sciences sociales (École Pratique des Hautes Études), est spécialisé dans la recherche sur les soins palliatifs et l'accompagnement en général. Il est membre du comité national d'éthique du funéraire, et a été chargé de mission en 2010 à l'Observatoire national de la fin de vie. Il est consultant sociologique en entreprises, mais se consacre de plus en plus aux questions développées dans ce livre, sur lesquelles il donne de nombreuses conférences.

Extrait de Vivants jusqu'à la mort : accompagner la souffrance spirituelle en fin de vie

Avant-propos

Ceux qui accompagnent les personnes en fin de vie, ainsi que je le fais depuis une dizaine d'années, savent d'expérience la pression formidable que la proximité de la mort exerce sur les êtres, les déchirements qu'elle provoque mais aussi les ouvertures qu'elle déclenche parfois. Dans ce moment où le sens de la vie prend souvent une coloration plus intense, la personne peut faire l'expérience d'une souffrance qu'on qualifie souvent de «spirituelle», mais dont les contours demeurent flous. J'ai tenté de comprendre quelque chose de cette souffrance non pas d'abord de manière intellectuelle et lointaine, mais de manière sensible et proche. Ce travail s'enracine donc dans ma propre expérience de l'accompagnement des personnes en fin de vie.
La partie la plus vive de cet ouvrage réside dans les quelques histoires rapportées, dans leurs bosses et dans leurs creux. Ce que je livre ici, ce sont en premier lieu des fragments de vie, qui contiennent parfois des vies tout entières. Ce sont des tabernacles qu'on n'aborde pas sans révérence, sans faire silence. Leur mystère ne se décortique ni ne s'épuise. Ce que je livre aussi, ce sont mes propres impressions, mes questions, mes doutes, toute l'incidence de ces rencontres sur ma vie.
Ce n'est donc pas à proprement parler un travail de chercheur que j'ai entrepris, mais plutôt un travail d'ami : j'ai choisi d'accompagner les malades avant tout parce que j'avais le désir de le faire. C'est ensuite, auprès d'eux, en chemin, que j'ai pu ou cru découvrir quelque chose de cette «souffrance spirituelle». J'essaie à présent d'en rendre compte d'une manière qui tente d'être à la fois sensible et méthodique, dans un pas de deux entre saisissement et réflexion.
J'ajouterai simplement ici que si la souffrance spirituelle se manifeste sans doute avec plus d'éclat à l'approche de la mort, il ne faudrait cependant pas l'attacher à cette seule circonstance. Elle est une réalité qui peut affecter chaque être humain au long de sa vie, à travers ses «petites morts» successives (les nombreuses épreuves et ruptures qui jalonnent sa vie), et pas seulement au moment de sa mort biologique. C'est pourquoi ce livre déborde la seule observation de la fin de vie qui constitue pourtant son socle. Il est une réflexion élargie sur la nature de l'être humain à travers ses aspirations essentielles, et ce qui y est dit peut faire sens pour toute personne, fût-elle jeune ou en bonne santé. Il constitue donc moins une contemplation de la mort qu'une observation de l'être humain vivant, pressé de vivre avant de devoir mourir.