Les routes de l'Inde

Les routes de l'Inde

Quatrième de couverture

J'assiste aux sacrifices funéraires faits pour le détachement et la paix de l'âme de la mère de D... Il s'est rasé - pas seulement la figure, mais aussi le crâne - pour la première fois depuis le décès, survenu il y a quatorze jours. À présent, il ressemble encore plus à une grenouille. Il est vêtu d'un dhotï ordinaire, comme un paysan. Il m'a obligé à en mettre un aussi, mais en soie. Je marche pieds nus dans la maison, ce qui m'aide à rêver, à imaginer que je suis qui je voudrais et comme je voudrais. Je me réfugie par moments dans la bibliothèque, où je peux rester seul et d'où je le regarde dehors à travers les fenêtres grillagées, avec le désir fou de ne plus jamais m'évader. Ce qui me ravit tout particulièrement, ce sont les jeunes filles et les femmes, que je commence à voir de plus près et à connaître.

Les routes de l'Inde est un roman d'aventures au quotidien. Les aventures de l'esprit et de la chair survenues de 1928 à 1931, à Calcutta, à un jeune Roumain venu y étudier le sanskrit et la philosophie indienne. S'il ne néglige pas son travail, il ne dédaigne pas non plus les plaisirs. Il raconte ses amours et celles de ses amis, expose des pensées contradictoires avec une sincérité qui exclut la pudeur. Des notes de journal telles qu'elles se présentaient alors sous sa plume. Fruit d'un contact avec l'Inde (1928-1931) et de ses séjours dans les monastères himalayens, Les routes de l'Inde est un précieux témoignage sur cet extraordinaire berceau de la civilisation et de la spiritualité orientales. Peu d'écrivains européens ont connu comme Eliade la pensée et la poésie indiennes. Ce livre retrace son initiation à la civilisation indienne dans son sens le plus profond. L'évocation de la femme indienne et ses entretiens avec Tagore transmettent ses sensations les plus personnelles.

Si je pouvais trouver un sens à mon existence présente (car ma véritable existence, dont je connais le sens, j'attends qu'elle se révèle à moi désormais), ce serait vraisemblablement celui-ci : consumer furieusement mon passé, les parties de mon passé que je sens encore étrangères, détachées, toxiques, dans mon âme. je dois affûter mon attention, la rendre assez robuste pour qu'elle puisse se nourrir et se délecter de vulgarité, je dois dégourdir mon intelligence, trop accoutumée aux symboles, aux emblèmes. Ne plus mépriser le quotidien, le concret, l'insignifiant. Je ne sais pas très bien ce que je veux dire, mais je sens que j'ai raison, totalement raison. Et cela me suffit.

Mircea Eliade (1907-1986) : historien des religions, mythologue, philosophe et romancier roumain, considéré l'un des fondateurs de l'histoire moderne des religions. Savant studieux des mythes, Eliade élabora une vision comparée des religions. Au centre de l'expérience religieuse de l'homme, Eliade situe la notion du «Sacré». Sa formation d'historien et de philosophe l'a amené à étudier les mythes, les rêves, les visions, le mysticisme et l'extase. Auteur prolifique, il cherche à trouver une synthèse dans les thèmes qu'il aborde.

Extrait de Les routes de l'Inde

Le domestique me réveille et me tire d'un rêve heureux qui durait depuis quelques heures... Je rêvais que nous étions ensemble, R... et moi, en amants...

Le rêve de cette nuit. Il a duré longtemps. R... se mariait, j'assistais à la messe, je leur présentais mes voeux, à elle et à son mari... Ensuite, j'ai rêvé que nous étions amis. Après le mariage, je les raccompagnais chez eux. Pire que la pauvreté, une terrible misère, de vieux parents impotents.
Le matin, dans mon bain, je méditais en souriant à d'éventuelles significations.

Je suis installé là depuis six jours seulement. Et je voudrais m'en aller plus loin, à Bénarès par exemple. À l'idée de me faire inscrire à l'université, j'étouffe. Encore suivre des cours, encore me laisser aller au gré des lectures, encore acheter des bouquins. Aujourd'hui, j'ai loué un bureau et une lampe à mettre dessus. Je dois avouer que c'était triste. Je me dis que je dois mener à son terme un dur labeur, etc., mais le désir de vagabonder me chagrine, m'humilie. Demain, peut-être, je commencerai à grignoter la grammaire sanskrite et le dictionnaire de Bhide que j'ai achetés avec D... Je reviendrai là-dessus une autre fois. Pour le moment, je reste dans ma chambre et je contemple en languissant un ciel qui commence à me lasser.

[J'ai dit que je ne transcrirais que les passages concernant des gens ou certains états d'âme. Je ne pense pas que les notes érudites ou les confessions d'un découvreur de textes puissent présenter quelque intérêt que ce soit. Et pourtant, le travail d'un jeune homme dans une bibliothèque - quel lyrisme tumultueux, quelles passions refrénées ! J'avais commencé à travailler dans celle de D..., fameuse à juste titre. Pendant quelques jours, mon journal ne fait état que d'enthousiasmes liés à l'érudition. Je relis ces pages avec une certaine nostalgie. Rien sur mes conversations avec D..., rien sur les gens rencontrés chez lui. Je parle de moi une seule fois : «Je suis heureux quand je peux travailler, malheureux quand la fatigue m'assomme, la nuit. Ce journal ne m'intéresse guère en ce moment. Je ne le relis plus. Il y a tellement de travail...» En effet...]

Un photographe de Bombay - qui a sans doute lu l'entrefilet du Statesman me présentant comme un étudiant roumain venu ici pour étudier la philosophie indienne avec D... - me demande ma photo pour la reproduire dans je ne sais quel magazine. C'est amusant, et un peu ridicule.
[Et pourtant je m'empressai de me faire photographier. Pour m'éviter de dépenser une roupie, D... fit venir chez lui un photographe amateur, un de ses neveux je crois. Il eut beaucoup de mal, à cause de mes lunettes. Je dus finalement les retirer, mais la photo fut mauvaise quand même. J'en envoyai un cliché à l'adresse de Bombay que m'avait indiquée le photographe, mais je ne vis rien paraître. Quelqu'un souffrit plus que moi : Mme P..., la seule à avoir gardé le numéro du Statesman. Elle se sentait terriblement responsable de chacun de ses pensionnaires. Et ma présence à Ripon Street était, on le verra, un événement important à plus d'un égard.]