Comédie et philosophie : Socrate et les présocratiques dans les Nuées d'Aristophane

Comédie et philosophie : Socrate et les présocratiques dans les Nuées d'Aristophane

Quatrième de couverture

Les Nuées, qu'Aristophane même considérait comme la plus «savante» ou «habile» de ses oeuvres, inaugure avec éclat la longue histoire des rapports de l'intellectuel avec le monde. Le chemin qui conduit à l'abolition des dettes contractées par un fils dispendieux passe-t-il par celui de la connaissance ? Le père endetté, qui répond au nom transparent de Strepsiade - M. Retourneur -, tente sa chance. En vain : c'est un lourdaud. Lui-même emberlificoté par un fils qui excipe de la leçon des philosophes le frapper, il se retournera finalement contre le «Pensoir», l'école philosophique dont Socrate est ici le représentant attitré. La pièce d'Aristophane, avec la virulence propre à la comédie et les ressources propres au théâtre, parle de la relation entre la théorie et la pratique, mais aussi de celle entre les Nuées, divinités aussi suprêmes que complexes, et les simplets que nous sommes tous; elle parle aussi de la langue et des théories philosophiques, dont elle construit l'unité sous-jacente et dénonce la complicité profonde, par-delà leur confrontation de surface. En fin de compte, la comédie se révèle aussi école de pensée. Platon saura s'en souvenir.

SOUS LA DIRECTION D'ANDRÉ LAKS
ET ROSSELLA SAETTA COTTONE

André Laks est professeur émérite à l'université Paris-Sorbonne et à l'Universidad Panamericana de Mexico.

Rossella Saetta Cottone est chercheuse au CNRS (Paris Sorbonne-ENS), Centre Léon-Robin (UMR 8061).

Extrait de Comédie et philosophie : Socrate et les présocratiques dans les Nuées d'Aristophane

Avant-propos d'André Laks et Rossella Saetta Cottone

Dans le cadre d'une analyse de la réception ancienne de la philosophie présocratique, nous avons souhaité regarder de plus près le document capital que constituent à cet égard les Nuées d'Aristophane : appartenant au genre théâtral de la comédie, elles n'ont pas été traitées avec l'acribie nécessaire, d'autant que c'est Socrate - et non ses prédécesseurs - qui a retenu la plus grosse part de l'attention. Il s'agissait, pour ce faire, d'étudier les formes spécifiques que prend, dans cette pièce, la parodie des discours philosophiques, à partir d'une analyse approfondie de la dramaturgie comique. Ayant consacré ses recherches passées à la parodie d'Euripide, Rossella Saetta Cottone a voulu notamment vérifier si les procédés qui régissent le traitement comique de la philosophie ont quelque chose en commun avec ceux qui sont à l'oeuvre dans les pièces «paratragiques» du poète, notamment les Achamiens, les Thesmophories et les Grenouilles. Peut-on établir un rapport entre la paraphilosophie et la paratragédie aristophaniennes, entre l'appropriation comique du discours tragique et celle du discours philosophique ? On touche là à la question, fondamentale, du dialogue public entre les savoirs de la cité dont la comédie, par la position de médiatrice culturelle qui lui était reconnue, avait en quelque sorte le privilège. De fait, les points de vue ont pu paraître incomparables, la tragédie jouissant, pour des raisons qui sont faciles à deviner, d'une priorité absolue sur les autres objets de la parodie comique. Mais le contexte historique de la composition des Nuées - avec l'irruption, dans la scène politique et culturelle d'Athènes, d'une pluralité de doctrines et de techniques savantes ayant une influence évidente sur l'évolution de la société - invite à reprendre à la base la vieille question du rapport entre la comédie d'Aristophane et la philosophie. Il ne faut pas se focaliser sur la représentation du personnage de Socrate, comme on a pu le faire auparavant, sans doute sous l'influence d'une lecture platonicienne de la comédie, mais au contraire étudier de plus près les transformations singulières que les discours des philosophes présocratiques, dans leur pluralité et dans leur diversité, subissent dans le cadre spécifique de la composition dramatique. Au fond, l'interrogation porte sur le sens de la «référence» comique aux doctrines présocratiques. Elle s'insère dans un parcours de compréhension visant à éclairer le projet esthétique de l'auteur, ainsi que la relation, que l'on suppose particulière, entre son art dramatique et les formes et les contenus des philosophies de son temps.
Nous avons donc demandé à quelques spécialistes de nous éclairer sur le sens et le fonctionnement des références aux philosophes présocratiques, et par là même sur le sens et sur le fonctionnement de la comédie. Les exposés initialement présentés lors de la journée de 2010 sont de Gábor Betegh, de Rossella Saetta Cottone et d'Alexander P. D. Mourelatos. D'autres contributions ont été préparées pour enrichir la discussion de la table ronde (Pierre Judet de La Combe, Leopoldo Iribarren, Fernando Santoro, Jean-Claude Picot). Monique Trédé-Boulmer, Marwan Rashed, Gérard Journée et Jean Bollack ont participé à la discussion. Il nous est rapidement apparu que ces analyses étaient nouvelles et devaient être publiées ; et qu'elles ne prendraient tout leur sens que si elles étaient complétées par d'autres, qui éclaireraient certains aspects de la question qui n'avaient pu être traités dans le cadre de la journée.
Le présent volume comprend ainsi, outre des versions révisées, parfois très profondément, au terme de discussions et d'échanges épistolaires qui se sont poursuivis dans le sillage de la séance, les textes de Silvia Fazzo, d'Emiliano Buis et de Massimo Stella. Myrto Gondicas a fourni, en guise d'introduction à l'ensemble, un extrait de la nouvelle traduction des Nuées qu'elle prépare, évidemment choisi parce qu'une bonne partie des passages discutés dans le reste du volume y figurent. André Laks a ajouté une postface revenant, de son point de vue, sur la question du comique de la philosophie.
Nous espérons que cet ouvrage constituera à la fois un instrument de travail original, puisqu'aussi bien il est sans équivalent à notre connaissance, et une incitation à la réflexion sur le problème de la référence comique, la réception de la philosophie présocratique et le statut de la théorie.
Nous dédions cette recherche, qui s'est voulue collective, à la mémoire de Jean Bollack, qui savait ce que collectif veut dire.