Utopistes et exilés du Nouveau Monde : des Français aux Etats-Unis de 1848 à la Commune

Utopistes et exilés du Nouveau Monde : des Français aux Etats-Unis de 1848 à la Commune

Michel Cordillot, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Les livres tiennent dans ma vie une place si importante - je passe sans doute près de la moitié du temps pendant lequel je ne dors pas à lire -, que je me refuse à envisager de vivre dans un monde où ils auraient disparu. Même l'idée qu'un jour, l'écran pourrait complètement remplacer le livre imprimé m'est insupportable.
Alors longue vie aux libraires, aux éditeurs, aux imprimeurs et aux lecteurs, bref à tous ceux qui contribuent à faire vivre cet objet magique qu'est le livre !

Quatrième de couverture

New York, le dimanche 17 décembre 1871. En plein coeur de Manhattan, des milliers de badauds et de sympathisants se pressent pour voir arriver la procession funèbre organisée en mémoire de trois communards fusillés près de Versailles moins de trois semaines auparavant. En tête du défilé, qui avance précédé d'immenses drapeaux rouges, de nombreux Français sont massés derrière un imposant catafalque. Le succès de la manifestation est spectaculaire puisque l'on parle de 10000 participants, les journalistes présents sont interloqués, l'opinion publique américaine choquée.
Cette manifestation marqua l'apogée d'un mouvement né dès 1848, quand 69 disciples du célèbre auteur du Voyage en Icarie, Etienne Cabet, quittèrent la France pour le Texas, bientôt suivis par des centaines d'autres communistes icariens désireux de fonder une communauté idéale. Plus tard arrivèrent les démocrates socialistes chassés de France qui avaient décidé de se construire une nouvelle vie en Amérique, puis les fouriéristes emmenés par Victor Considérant.
Michel Cordillot s'est attaché à retracer l'aventure de ces hommes et de ces femmes, utopistes, vaincus de juin 1848, républicains en fuite après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte, communards en exil, qui prirent les armes lors de la guerre de Sécession pour en finir avec l'esclavage, puis fondèrent les sections françaises de l'Association internationale des travailleurs.

Michel Cordillot, est professeur émérite à l'université Paris-VIII. Il a notamment publié Aux origines du socialisme moderne. La première Internationale, la Commune de Paris, l'exil.

Extrait de Utopistes et exilés du Nouveau Monde : des Français aux Etats-Unis de 1848 à la Commune

Extrait de l'introduction

New York, le dimanche 17 décembre 1871. En plein coeur de Manhattan, tout le long de la partie sud de la 5e Avenue jusqu'au niveau d'Union Square, des milliers de badauds et de sympathisants se pressent pour voir arriver la procession funèbre organisée en mémoire des trois communards qui ont été fusillés moins de trois semaines auparavant au camp de Satory, près de Versailles. En tête du défilé, qui avance précédé d'immenses drapeaux rouges et d'une banderole proclamant «Honneur aux martyrs de la République universelle», de nombreux Français regroupés autour de la bannière de la section 2 de l'Association internationale des travailleurs sont massés derrière un imposant catafalque drapé de pourpre et entouré d'une garde d'honneur.
Le succès de la manifestation est spectaculaire puisqu'on parle de 10000 participants, les journalistes présents sont interloqués, l'opinion publique choquée. Grâce au télégraphe électrique, l'Amérique tout entière prendra conscience le lendemain matin de la présence dans son sein de centaines de révolutionnaires originaires de France, et soudain elle s'inquiète. Ces hordes «rouges» ne risquent-elles pas d'essayer de rééditer outre-Atlantique les sinistres exploits qui leur ont valu de devoir fuir la Vieille Europe ?
Rétrospectivement, ces peurs peuvent prêter à sourire tant elles apparaissent disproportionnées. Elles ont néanmoins le mérite d'attirer notre attention sur une réalité aujourd'hui largement oubliée : la présence sur le sol américain d'un contingent non négligeable d'exilés politiques français. Car, de 1848 à la fin des années 1870, plusieurs milliers de démocrates et de révolutionnaires français, soucieux de se protéger des menaces qui pesaient sur eux, ou fuyant plus prosaïquement une situation politique sans issue, choisirent effectivement d'aller s'installer outre-Atlantique. Pays neuf, en train de conquérir à marches forcées et sans scrupules excessifs vis-à-vis des nations indiennes qui y vivaient depuis des siècles de nouveaux espaces à l'ouest, les États-Unis étaient alors prêts à accueillir tous ceux qui lui offraient leurs bras - et les exilés politiques ne constituaient pas aux yeux des Américains une catégorie à part.
C'est leur histoire que ce livre va s'efforcer de retracer. Il sera donc question dans les chapitres qui suivent de cette cohorte d'exilés français au sein de laquelle se côtoyèrent «utopistes» de différentes persuasions, émeutiers vaincus de juin 1848, républicains en fuite après le coup d'État du 2 décembre 1851, opposants politiques lassés de ruser avec leurs persécuteurs, ou encore communards et Internationaux traqués après la chute de la Commune. On tentera d'en brosser un portrait de groupe, en s'arrêtant au passage sur quelques personnalités marquantes. Mais on s'intéressera surtout à leurs engagements politiques, à leurs activités liées à la situation dans leur pays d'accueil comme à celles menées en direction du Vieux Pays, auquel aucun d'entre eux ou presque n'avait définitivement tourné le dos, quand bien même certains avaient pourtant décidé de le faire.