Dictionnaire amoureux de Marcel Proust

Dictionnaire amoureux de Marcel Proust

, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Les livres peuvent occuper une place considérable dans la vie, à la condition que la vie occupe une place folle dans les livres.

Raphaël Enthoven

Quatrième de couverture

Dans ce Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, les deux auteurs se sont répartis la tâche : à l'un (Raphaël), l'exploration minutieuse et textuelle d'A la recherche du temps perdu ; à l'autre (Jean-Paul), les variations sur Marcel Proust lui-même.

Depuis sa naissance, voici un siècle, l'oeuvre de Marcel Proust n'en finit pas d'être assaillie par des hordes de puristes, de snobs ou de fétichistes, dont les exploits ont parfois gâché le pur bonheur de partir à la recherche du temps perdu...
D'ou ce Dictionnaire amoureux écrit à quatre mains et qui, n'en déplaise aux gardiens du temple, a pris le parti de traiter ce monument de la littérature avec la désinvolture (et l'érudition) qu'il mérite.
De «Rhino-goménol» à «Procrastination», d'«Amour» à «Inversion», de «Morand», «Madeleine» et «Cocteau» à «Spinoza», «Ritz» et «Descartes», les auteurs gambadent à la fois dans la Recherche et dans la vie de son créateur. Ils auront atteint leur but si cette encyclopédie fragmentaire et dictée par le plaisir avive par intermittence, chez ses lecteurs, le désir de (re)lire le plus grand écrivain de tout le temps.

Jean Paul ENTHOVEN

Jean-Paul Enthoven est écrivain, éditeur et chroniqueur littéraire au Point. Il a déjà publié deux essais (Les enfants de Saturne et La dernière femme) et trois romans (Aurore, Ce que nous avons eu de meilleur et L'Hypothèse des sentiments).

Raphaël ENTHOVEN

Raphaël Enthoven est normalien et agrégé de philosophie. Professeur, producteur de l'émission «Le Gai Savoir» sur France-Culture, il a publié, chez Gallimard, l'Endroit du décor et Le philosophe de service et autres textes et, chez Fayard, Un jeu d'enfant. Dernier ouvrage paru : Matière première (Gallimard, 2013)

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Muriel Steinmetz - L'Humanité du 5 décembre 2013

Extrait de Dictionnaire amoureux de Marcel Proust

S'il est admis que Proust, dans sa grande querelle Contre Sainte-Beuve, entendait que l'on jugeât l'oeuvre d'un écrivain sans se soucier de la vie de son auteur, il serait charitable de le plaindre - tant il est devenu la victime exemplaire de la méthode critique qu'il avait entrepris de disqualifier... a croire que Sainte-Beuve, ce complice des indiscrets, s'est vengé depuis son outre-tombe en bénissant par avance la proustologie, devenue un genre en soi, qui lâche chaque jour ses meutes savantes ou policières sur les secrets d'un artiste dont les sept volumes d'A la recherche du temps perdu se promettaient d'être le somptueux paravent.
Désormais, de l'université aux salons, l'usage exige que l'on inspecte sous tous les angles les plaisirs et les jours du pauvre marcel. Partout, on interroge ses pelisses, ses fumigations, sa correspondance, ses amitiés, son asthme, ses ambitions. Et partout, on radiographie ses goûts picturaux, sexuels, musicaux, gastronomiques, floraux, littéraires. Face aux hordes de critiques, de mondains, de médiévistes, d'architectes, de talmudistes, de mythologues, de sémiologues, d'historiens de la mode, de l'héraldique ou de la verrerie en cristal de bohême, qui plantent leur bivouac à l'entour d'une oeuvre assez vaste pour accueillir des campements disparates, souvenons-nous que celle-ci ne briguait que l'honneur d'être elle-même et de prendre une belle revanche sur le temps qui passe. Au final, celui que jeanne Proust appelait «petit loup» s'est laissé dépecer avec une complaisance suspecte. Et la traque fétichiste à laquelle ses fidèles, de Tokyo à Princeton, se livrent à ses dépens prouve que, à un écrivain de génie, quelles que soient ses précautions, il ne suffit pas de mourir pour être en paix. Ce n'est donc pas sans gêne, ni sans une avidité intacte, que cet ouvrage prendra sa part, fût-elle modeste, à une curée si riche d'admiration.
Qu'aurait pensé Proust d'une telle curiosité ? À coup sûr, sa vanité (qui n'était pas inexistante) en eût été comblée. Mais on l'imaginera tout de même pouffant, dissimulant son «moi profond» d'une main gantée, agitant son «moi social» comme un éventail, ou plissant ses yeux «couleur de laque» au spectacle fou des dévots acharnés à le comprendre m vivo.
Car nul ne sait, après tout, comment il convient d'évoquer Proust, de l'aimer, de l'écouter. Certains de ses contemporains n'ont vu, dans sa folle entreprise, qu'une autobiographie aménagée ou des Mille et Une Nuits «rédigées depuis une loge de portier» (barrés). d'autres, plus lucides, ont deviné sur-le-champ que cette oeuvre renouvelait l'art du roman. Qu'aurait préféré marcel ? Nul ne le sait. Disons, en guise d'excuse préalable, que les deux auteurs de ce livre ont pris, contre les expertises autorisées, le parti du caprice et de la simplicité. Intimidés par les centaines d'études consacrées à un écrivain qu'ils fréquentent par habitude et passion, accablés par les tsunamis de nouveaux commentaires que leur champion suscite quotidiennement, il leur est apparu que l'un des travers les plus fréquents de la liturgie proustolâtre consiste à diluer, sous une forme absconse et souvent vaine, ce que Proust a lui-même détaillé sur le mode de la clarté, de la drôlerie et de l'intelligence. C'est dire qu'on ne trouvera pas dans les pages qui suivent (sinon pour en rire) les extravagances pittoresques qui fleurissent dans certains cénacles accrédités. Proust est limpide. L'obscurcir serait une mauvaise manière de l'honorer. L'attrister par un surcroît de décryptages amphigouriques serait indigne de la jubilation qu'il procure.