Camus

Camus

, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Les livres sont, depuis mon enfance, les compagnons qui m'ont ouvert le monde.

Agnès Spiquel-Courdille

Quatrième de couverture

Ce Cahier offre au lecteur un parcours très éclectique autour de Camus, et vise à proposer des éclairages originaux sur la vie de Camus, sur ses oeuvres - roman et théâtre -, sur sa pensée et sur ses engagements.

Dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel-Courtille.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Gilles Heuré - Télérama du 23 octobre 2013
Philippe Lançon - Libération du 19 septembre 2013

Extrait de Camus

Un auteur sans frontières

Raymond Gay-Crosier

«Respirer c'est juger. [...] Parler répare.»
Camus, L'Homme révolté

Il est rare qu'un auteur français moderne, disparu il y a plus d'un demi-siècle, lu, analysé et critiqué sans interruption par tant de lecteurs de langues et cultures différentes, continue de piquer au vif l'intérêt de la génération actuelle et sans doute de celles à venir. Pourquoi cette fidélité ininterrompue des lecteurs de tous âges et toutes cultures, alors que la norme voudrait plutôt qu'à la disparition de l'écrivain succède le purgatoire du silence, quelle qu'ait été sa popularité de son vivant ? C'est la question à laquelle ce Cahier tente de fournir une réponse qualifiée grâce à la grande diversité de ses contributions, de ses documents et de son iconographie.
La popularité exceptionnelle de Camus n'est cependant pas sans paradoxe. Est-il besoin de rappeler qu'une portion considérable de l'intelligentsia française, notamment les responsables des programmes universitaires, a longtemps boudé l'auteur de L'Homme révolté ? Un rapide relevé diachronique de la littérature secondaire révèle jusqu'à quel point la plupart des ouvrages critiques sur Camus furent publiés, notamment entre i960 et 1980, principalement à l'étranger ou, dans le cas de la série qui lui est consacrée, sous la direction d'universitaires étrangers. Fondée en 1968, cette série a accueilli, selon des critères de sélection établis, des études critiques d'universitaires travaillant souvent en dehors de l'Hexagone. Elle a ainsi à la fois reflété, assisté, voire stimulé dès son départ l'internationalisation de la réception de Camus tout en étant publiée en France. En outre, il suffit de consulter les bibliographies principales des lettres françaises pour obtenir une statistique révélatrice du nombre et des lieux de publication. Au fur et à mesure que les traductions des oeuvres en un nombre croissant de langues étrangères sont disponibles, les lieux de publication des études se situent à leur tour graduellement au-delà de l'Europe de l'Ouest avant de sauter d'un continent à l'autre. Sur le plan quantitatif au niveau mondial, un rapide relevé des études consacrées à Camus rassemblées pour l'année qui ouvre les quatre dernières décennies fournit une statistique remarquable : 20 livres et 75 articles en 1981 ; 14 livres et 68 articles en 1991 ; 12 livres et 58 articles en 2001 ; 15 livres et 76 articles en 2011. Les résultats pour les 36 autres années de ces quatre décennies ne sont probablement pas sensiblement différents. Ils confirmeraient une pareille production ininterrompue se maintenant ou augmentant d'année en année. Plus récemment, elle a été saisie, entre 1990 et nos jours, par une bibliographie numérique diffusée sur un site universitaire largement consulté par les chercheurs. Un seul exemple frappant : de janvier à avril 2012, 13 livres et 116 articles ont dû être ajoutés pour couvrir les six mois antérieurs.
Traduit en pratiquement toutes les langues importantes, Camus se prête, grâce au dialogisme inné de son style, aux examens les plus divers qui puisent dans les sources des cultures qu'elles représentent. L'intérêt soutenu et les interprétations souvent fort variées, voire contradictoires, que leurs lecteurs proposent, ont fait de lui depuis longtemps un auteur lu et entendu urbi et orbi. Ses oeuvres, la pluralité complémentaire de leurs genres, la nature des sujets qu'elles abordent, les styles variés et pourtant unifiés que l'auteur adopte, la singularité de l'ensemble des effets assurent une résonance privilégiée et à chaque génération une actualité à la fois renouvelable et adaptable, manifestement transhistorique et transculturelle. Pour le lecteur averti, ce n'est guère une surprise qu'un paradoxe - l'une des sources de la distance ironique chère à Camus - résume ces effets : la pudeur éloquente des Carnets, les essais lyriques et philosophiques, les romans et récits qui restent les piliers de sa popularité, les pièces, les éditoriaux dont les journalistes ne cessent de confirmer l'exemplarité, tous ces genres variés diffusent une voix unique qui vaut par la cohérence à la base de sa polyvalence.
Pour capter à leur propre valeur ces caractéristiques, ce Cahier propose non pas une stratégie de surplombement et de synthèse mais une stratégie de diversification et de lectures plurielles. Se font entendre les paroles de compagnons de route, de contemporains qui ont survécu à l'auteur et de critiques avertis de plusieurs nationalités qui nous montrent tous jusqu'à quel point l'écriture camusienne est un exercice soutenu de détachement lucide rattaché passionnément au monde. La voix de Camus se fait entendre dans un riche choix de lettres, tantôt extraites de correspondances publiées tantôt inédites. Ces témoignages et analyses spécifiques fort variés confirment, une fois de plus, que Camus n'offre jamais un gage de certitudes mais le défi d'incertitudes à conquérir, qu'il n'est dispensateur ni de leçons de morale ni de leçons de justice mais un infatigable semeur de questions. «Je ne guide personne, dit-il dans sa "Dernière interview"6 : je ne sais pas, ou je sais mal où je vais. Je ne vis pas sur un trépied : je marche du même pas que tous dans les rues du temps. Je me pose les mêmes questions que se posent les hommes de ma génération, voilà tout, et il est bien naturel qu'ils les retrouvent dans mes livres, s'ils les lisent. Mais un miroir renseigne, il n'enseigne pas.» Qu'ils soient contemporains de l'auteur ou lecteurs du XXIe siècle, les contributeurs de ce Cahier promènent ce miroir renseignant que leur tend Camus le long des chemins si divers de leurs lectures. Ouverture de l'esprit, sens du dialogue, la capacité soutenue de dire plus en disant moins, voilà les valeurs maîtresses dont l'auteur de L'Homme révolté pouvait désirer à juste titre qu'elles informent le débat prolongé sur son oeuvre.