Azzedine Alaïa : le prince des lignes

Azzedine Alaïa : le prince des lignes

, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Les livres sont ma vie. Ils font ma vie.

Quatrième de couverture

«Couturier body liner, Azzedine Alaïa redéfinit la silhouette au fil d'une histoire affranchie de toutes les saisons. De son travail émane quelque chose de singulièrement extrême, austèrement érotique. Pas d'effet, ni de fioriture. Il sculpte des mouvements. Des voix. Toutes les voix des femmes, celle d'Arletty en tête, "ce mélange de la rue et d'une élégance de reine". L'empreinte d'un rythme. "La secousse", comme il dit.
Pour Azzedine Alaïa, l'art obéit au frémissement intérieur. L'important est d'abord et avant tout "que ça tourne autour du corps, de profil et de dos". De la nuque à la naissance d'une jambe, il recompose une leçon magistrale sur le corps dont il a fait sa page blanche, son tableau noir.»

L. B.

Après avoir collaboré au journal Le Monde, Laurence Benaïm a lancé en 2003 Stiletto, revue trimestrielle consacrée à la mode et à l'art. Elle est l'auteur chez Grasset de deux biographies cultes, Marie-Laure de Noailles (2001) et Yves Saint Laurent (2002), et, dernièrement, de Requiem pour Yves Saint Laurent (2010).

Extrait de Azzedine Alaïa : le prince des lignes

J'ai écrit sur un homme dont chaque apparition était comptée. Qu'on attendait, sans savoir s'il viendrait, et qui avait dû donner moins de six grandes interviews dans sa vie. C'est peu, par rapport à ses quarante-cinq ans de carrière. Il s'appelait Yves Saint Laurent. J'étais à chaque fois frappée par sa taille que ni l'alcool, ni les drogues, n'avaient jamais réussi vraiment à faire plier. Moi, j'étais plus tordue que ses cobras, dans cette maison de couture où les bouteilles en plastique n'existaient pas. Il fallait toujours être annoncé, avant de monter à pas de velours l'escalier rouge. Le 5 avenue Marceau était un théâtre de joie, de larmes et de papier de soie, où les rouges étaient plus rouges qu'ailleurs, les bleus plus verts, les silences plus lourds, les rêves prenaient forme au bord de l'hystérie et de la mort que chaque saison excitait. Le temps d'Yves Saint Laurent était celui des instants extrêmes, entre panique et euphorie, extase et descente. Celui d'Azzedine Alaïa ne semble pas avoir de début ni de fin, pareil au TGM (Tunis, La Goulette, Marsa), il file dans la lumière, tout simplement, sans samedis, sans dimanches, sans vacances. C'est une conversation qui s'arrête et reprend comme si elle n'avait jamais dû s'interrompre. Ce sont les contes des Mille et Une Nuits que lui racontait son grand-père sans les avoir lus. C'est la voix de miel de Safia Chamia qui chante et rechante Haouelya ghanem Haouel, et cette façon si orientale de raconter le passé au présent : «Je ne laisse jamais le public s'ennuyer. Je lui donne tout.» C'est un temps infini et familier, c'est son tout en un, c'est Paris, un fief de cinq mille mètres carrés, à la fois siège de l'entreprise, boutique au rez-de-chaussée, studio de création au premier, appartement au dernier étage, où il vit et travaille, dans le Marais, avec ses huit chats, ses trois chiens, dont le plus gros, Didine, un saint-bernard, dort sur un matelas posé par terre, dans la cuisine, sous la machine à trancher le jambon, une rouge et rutilante Berkel de collection. La rue de Moussy prolonge la rue des Mauvais-Garçons. Le 7 est une vaste réserve naturelle, un champ clos où les graines semées de saison en saison produisent des fruits rares et chers que le monde s'arrache. Pourquoi parler quand on peut se taire ? dit un proverbe arabe. Pourquoi bouger quand la terre entière vient à vous, répond en silence Azzedine Alaïa qui tient table ouverte tous les jours dans sa cuisine. Au téléphone, il aime répondre à un ami en lui disant «Allô, là je suis à Zanzibar, je viens de quitter Honolulu...»