Lalies, n° 33. Actes des sessions de linguistique et de littérature ENS-CLELIA

Lalies, n° 33. Actes des sessions de linguistique et de littérature ENS-CLELIA

Quatrième de couverture

Lalies 33 comporte quatre sections.

La première section est une présentation de «La polyphonie linguistique» par Henning Nølke.

La deuxième section a pour objet «De la mythologie à la mythographie : quelles pratiques ?» par Charles Delattre.

La troisième section est une «Introduction au japonais» par Laurence Labrune.

Les «Varia» de la quatrième section réunissent les contributions d'Adèle Jatteau

«Petite histoire phonétique et phonologique des sonantes grecques anciennes», d'Ajda Latifses

«La ruse divine de Dionysos dans les Bacchantes d'Euripide : aspects dramaturgiques et symboliques», de Pauline Duchêne

«La construction des discours autour de la famille impériale», de Luciana Furbetta

«Remarques sur la présence du mythe dans l'oeuvre de Sidoine Apollinaire» et d'Edouard Felsenheld

«L'éclipse des mâles homériques dans Nausicää de la Vallée du Vent de Hayao Miyazaki».

Extrait de Lalies, n° 33. Actes des sessions de linguistique et de littérature ENS-CLELIA

LA POLYPHONIE LINGUISTIQUE

Henning Nølke

1. Introduction

La polyphonie a conquis la linguistique et depuis une bonne vingtaine d'années elle est devenue une notion centrale s'imposant dans plusieurs études linguistiques. Le succès de la polyphonie linguistique s'explique facilement parce que la notion de polyphonie fait appel à une intuition immédiate chez les êtres humains. Les linguistes admettent sans grande difficulté que chaque discours en contient un autre et le reflète. Le discours s'inscrit dans une interaction explicite ou implicite avec d'autres discours. Aucun discours ne surgit ou ne se produit sans être émis dans un contexte, que ce contexte soit déjà produit, en cours de construction ou imaginaire. Il est ainsi généralement admis que les textes véhiculent plusieurs points de vue émanant de différentes sources ; autrement dit, il y a, dans le même texte, plusieurs voix qui se font entendre : les textes sont polyphoniques. Cet aspect polyphonique, on le retrouve aussi bien au niveau macrotextuel du discours qu'au niveau microtextuel de l'énoncé.
La théorisation de la polyphonie linguistique est ainsi devenue une branche essentielle de la linguistique de renonciation - ou la linguistique énonciative - qui, depuis Bally, a joué un rôle important en linguistique française et qui, aujourd'hui, est en train de s'exporter au monde non francophone. Pour mieux situer la polyphonie dans le paysage linguistique, il est donc commode de présenter d'abord une introduction à la linguistique énonciative. Cette introduction sera suivie d'une présentation de la notion de polyphonie en général et de ses différentes applications en linguistique moderne. Ensuite, je focaliserai mon attention sur la ScaPoLine (la théorie SCAndinave de la POlyphonie LINguistiquE) qui est une théorie formelle que je développe avec des collègues Scandinaves. Cette théorie a permis l'analyse détaillée d'une longue série de phénomènes linguistiques et quelques-unes de ces analyses seront présentées dans le cinquième chapitre. Pour terminer, je tenterai de montrer comment la ScaPoLine est susceptible de servir aussi aux analyses textuelles et littéraires invitant ainsi à une collaboration étroite avec d'autres sciences du texte.

2. La linguistique énonciative et la polyphonie

Depuis le travail fondamental de Ferdinand de Saussure, la linguistique française a pris sa propre orientation. Ainsi le successeur direct de Saussure, Charles Bally, a-t-il jeté les bases de ce que nous appelons aujourd'hui la linguistique énonciative française dont le point d'appui est l'énonciation comprise comme l'acte même de produire une forme linguistique (y compris l'acte illocutoire et tous les mots et constructions qui encodent l'exécution de cet acte). Il s'ensuit que la distinction délicate entre la sémantique et la pragmatique qui a fait couler autant d'encre dans la littérature anglo-saxonne n'a jamais eu de grande importance dans l'approche énonciative.
La linguistique énonciative a constitué le cadre de beaucoup de théorisations linguistiques. Dans ce chapitre, je discuterai d'abord de son fondement conceptuel après quoi j'introduirai brièvement les cinq théories énonciatives qui, d'après moi, ont eu la plus grande influence en France. Mais tout d'abord quelques mots sur son histoire.

2.1. Bref historique

La linguistique énonciative a ses racines dans le travail de Saussure et notamment dans celui de son successeur, Charles Bally, qui parlait déjà de la construction de renonciation. Dans son livre Linguistique générale et linguistique française de 1932 il fait revivre l'ancienne dichotomie médiévale des modistes MODUS/ DICTUM pour l'ancrer dans la forme linguistique. Ainsi dans l'énoncé Je crois qu'il viendra, je crois exprime le MODUS, alors que il viendra exprime le DICTUM. La linguistique énonciative concerne ainsi la détection des traces que renonciation laisse dans la forme linguistique, c'est-à-dire dans le système linguistique même. L'idée fondamentale est donc que renonciation est encodée dans la langue. Depuis Bally, ses successeurs ont développé cette approche linguistique particulière qui est devenue une grande spécialité française et qui occupe aujourd'hui une position forte dans le paysage linguistique français.
S'il est ainsi possible de faire remonter l'histoire de la linguistique énonciative aux travaux de Bally, c'est surtout son successeur, Émile Benveniste, qui, dans son livre de 1966 Problèmes de linguistique générale, l'a développée en une théorie linguistique proprement dit. Il donnait au chapitre cinq le titre révélateur «L'homme dans la langue». Benveniste garde la distinction saussurienne entre la langue et la parole où la langue est l'objet théorique, mais il renverse l'approche analytique. Tandis que pour Saussure la langue ne peut jamais référer à renonciation : pour lui, la langue est un code qui relie les réalités phonétique et psychologique exprimées par elle, Benveniste affirme que ce code renferme des indications relatives à renonciation même en tant qu'élément constitutif. Selon Benveniste, le système linguistique contient une description générale et une classification des diverses situations énonciatives possibles ainsi que des instructions concernant le comportement linguistique, c'est-à-dire des spécifications de certains types d'actes interpersonnels que le locuteur est à même d'exécuter en utilisant le code. Aussi le code n'a-t-il plus affaire (direct) aux contenus psychologique, conceptuel ou référentiel : il est lié directement à l'acte de parole.
L'idée clé de la linguistique énonciative est que la forme linguistique engendre des traces de renonciation, et en ce sens la sémantique instructionnelle a toujours été une partie intégrée de la linguistique énonciative. Celle-ci traite de ce que la langue dit de son emploi ou, en d'autres termes, elle étudie la question de savoir en quelle mesure le sens linguistique est encodé dans la langue. Cependant, le sens encodé ne dépend pas seulement de la sémantique lexicale, la syntaxe et même certains phénomènes prosodiques sont également susceptibles de l'influencer.