Les grandes heures : Jean Giono, Georges Simenon, Blaise Cendrars...

Les grandes heures : Jean Giono, Georges Simenon, Blaise Cendrars...

Quatrième de couverture

«... je crois qu'on devient romancier parce qu'on ne sait rien faire d'autre. La plupart du temps, c'est comme ça que ça se passe. J'ai lu les Mémoires de la plupart des écrivains, je connais plus ou moins leur vie, et je ne crois pas être une exception. (...) en général le romancier à vingt ans ne sait pas du tout ce qu'il va devenir et il se dit : "Bon, le plus facile c'est d'écrire." Parce qu'on s'imagine que c'est facile à cet âge-là. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'on découvre qu'il faut y donner toute sa vie.»

GEORGES SIMENON

Prenez onze écrivains de langue française, onze figures majeures de la littérature du XXe siècle, aux origines, aux convictions et aux horizons confondus. Ajoutez-y un des plus grands auteurs américains, Henry Miller, dont la remarquable maîtrise du français témoigne de l'importance qu'a eue Paris dans son destin. Placez-les chacun en face d'un jeune journaliste perspicace et laissez faire. Vous entendrez la langue luxuriante de Jean Giono depuis son mas provençal, vous rirez de l'aplomb malicieux de Colette, serez saisi par l'obsession d'Aragon pour Eisa, et au détour d'une conversation avec Simenon, vous vous laisserez happer par les souvenirs d'enfance d'un gamin des faubourgs de Liège. Puis peu à peu, vous aurez l'impression qu'ils se ressemblent. Vous jetterez des passerelles entre les confessions de Jacqueline de Romilly et Marguerite Yourcenar, deux femmes pionnières, deux femmes partageant une passion pour la Grèce antique. Vous vous émerveillerez du rôle des éléphants dans la vie de Biaise Cendrars, d'Henry de Monfreid et de Romain Gary ; et vous saisirez toute la puissance romanesque d'un pays, la Russie, en constatant qu'il fut la terre d'origine de Kessel et Gary, et qu'il scella la vocation de Cendrars. Vous appréhenderez enfin l'importance de certains piliers de la vie culturelle du siècle en voyant la figure d'André Gide traverser les vies de Giono, Aragon, Cendrars ou Simenon. Mais plus que les coïncidences des biographies de ces écrivains, qu'ils rappellent combien l'écriture est un labeur ou qu'ils se racontent comme des héros d'aventures, il est frappant de voir comme chacun revendique le rôle de l'invention dans son oeuvre. Tentez de débusquer dans leurs livres des indices sur leurs vies et vous vous heurterez à des génies de diversion. Laissez-les vous raconter, de leurs voix propres et singulières, pourquoi la littérature est la condition de leur existence, au delà de la renommée, du temps et des déceptions, et vous ne les lirez plus tout à fait de la même façon.

La Maison de Radio France est le plus vaste édifice jamais bâti en France. Une couronne de 500 mètres de circonférence et une tour centrale de 68 mètres élevées en 1963 par Henry Bernard y ont rassemblé jusqu'en janvier 1975 les services parisiens de l'ancienne ORTF. (source radiofrance.fr)

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Jérôme Garcin - Le Nouvel Observateur du 19 décembre 2013

Extrait de Les grandes heures : Jean Giono, Georges Simenon, Blaise Cendrars...

Les douze entretiens qui composent cet ouvrage ont été édités par Ina / Radio France dans la collection sonore «Les Grandes Heures». Six d'entre eux - Louis Aragon, Colette, Biaise Cendrars, Jean Giono, Henry Miller, Marguerite Yourcenar - ayant fait l'objet d'une publication du vivant des auteurs, nous avons pris en compte leur travail attentif sur les transcriptions, tout en restant fidèles au montage radiophonique. Les six autres entretiens étaient inédits. Si nous avons veillé à garder la spontanéité de ces échanges, nous avons apporté les corrections de forme que le passage de l'oral à l'écrit imposait.

COLETTE

Du haut du «lit-radeau» auquel arthrite et embonpoint l'ont condamnée pendant les dernières années de sa vie, Colette reçoit le très jeune André Parinaud. L'auteur de Chéri, reconnue comme une des voix les plus sensuelles et les plus singulières de la modernité, ne cesse pourtant de mettre à distance sa renommée ; avec une irrésistible maîtrise de l'autodérision, Colette assure ne pas avoir de talent. Difficile de croire à cette modestie affichée. Il y a longtemps que la jeune et docile Sidoine Gabrielle Colette ne cache plus son génie derrière les signatures abusives de son premier mari, Willy. Loin est le temps où la belle Colette Willy, encore féline et fière de ses atouts, s'exhibait à moitié nue sur les planches des cabarets de Paris, attachant à son oeuvre un parfum de soufre. Derrière elle les controverses sur les moeurs scandaleuses et les passions coupables. Et pourtant, jusqu'à la fin de sa vie, alors qu'elle est l'auteur, adulé par Proust ou Cocteau, d'une soixantaine de titres, alors qu'elle vient d'être nommée présidente de l'académie Goncourt et qu'elle s'apprête à être élevée au grade de grand officier de la Légion d'honneur, Colette rechigne à incarner le rôle de l'«écrivain illustre». Ainsi, quand il rend visite à la «femme la plus libre du monde» - pour reprendre l'hommage que lui adresse Pierre Marc Orlan le jour de son enterrement -. André Parinaud s'empare d'une occasion hors pair et fourbit ses armes. Car Colette est maîtresse dans l'art de la dérobade. Entre les murs du célèbre appartement de la place du Palais-Royal, les deux vont se livrer à une conversation sous forme de cache-cache espiègle et savoureux, dans laquelle dénient les noms des amis disparus, Courteline, Fargue. Schwob ou Curnonsky, camarades artistes, musicographes et gastronomes, irremplaçables compagnons d'une vie dédiée à la conquête de tous les plaisirs. De l'âge, seule la voix, peut-être, porte les stigmates. Car si le souffle de Colette est court, son esprit est toujours aussi alerte et sa repartie mordante. Jamais elle ne tombe dans les pièges de l'interview. Refusant de soumettre ses oeuvres - dont elle parle comme de «petits paysages» - à l'exégèse que propose son interlocuteur, Colette résiste hardiment à se décrire autrement que sous les traits d'une romancière appliquée, consciencieuse, qui n'a cessé de considérer l'écriture comme un labeur et sa réussite comme le résultat de circonstances fortuites. S'excusant d'utiliser l'imparfait du subjonctif, confessant volontiers les erreurs du passé et niant vigoureusement toute inspiration autobiographique. Colette entraîne le lecteur dans les coulisses les plus concrètes, les plus intimes, de l'écriture, et témoigne de cette dignité qu'acquièrent les femmes à qui l'âge a appris l'humilité.

ANDRÉ PARINAUD
Pour appartenir à un moment de l'histoire de la littérature française. Mme Colette n'en reste pas moins une grande dame inconnue. Nul plus qu'elle cependant ne fut mêlé à la vie des cinquante premières années de ce siècle, par son existence même et par son oeuvre. Mais nul aussi n'a plus délicatement et habilement protégé, à la façon des chattes peut-être qu'elle aime tant, sa personnalité et les ressorts de sa pensée et de ses actes contre la curiosité. Nous en sommes réduits à la légende. L'idée maîtresse de cette émission est d'utiliser chacun des ouvrages de l'oeuvre de Mme Colette pour pénétrer à travers eux dans l'intimité de son personnage en démontrant son mode d'affabulation, ses soucis, ses intentions, son évolution et, par là même, les tics et le visage de l'auteur. On ne s'étonnera ni des redites, ni des retours en arrière, ni des négations, ni des silences. La vie n'est pas si simple et la recherche de la vérité moins encore.

ÉMERGENCE D'UNE VOCATION

ANDRÉ PARINAUD
C'est au printemps de l'année 1900 que parut Claudine à l'école. Un siècle venait de s'éteindre dans les brumes du symbolisme, et l'entrée du personnage de Claudine fut un peu comme l'éclatement d'un gros bourgeon ivre de vie. Sous la plume de Rachilde par exemple, dans le Mercure de France du mois de mai 1900, on trouve cette présentation fulgurante : «Je viens de lire Claudine à l'école. Ce n'est ni un roman, ni une thèse, ni un journal, ni un manuscrit, ni quoi que ce soit de convenu ou d'attendu, c'est une personne vivante et debout, terrible.» Et encore : «C'est écrit à la diable. Claudine parle et se sert de la langue patoise de son pays. Elle est moderne, elle est voyou, elle est antique, elle est sortie de l'éternel.» Et puis enfin, cette phrase qui ouvre un véritable débat : «Que Willy le boulevardier, le potinier, le brillant auteur ait créé ce personnage de Claudine ou qu'il l'ait cueilli des mains aimées d'une femme comme on y prendrait des fleurs, je m'en moque, il y a là un chef-d'oeuvre, voilà tout.» Cependant, le détail a son importance : combien de temps a duré ce qu'on a pu appeler le mystère Willy, auteur des Claudine ?

COLETTE
Je pense qu'il a duré longtemps, le temps même qu'il me fallut pour écrire quatre volumes, mais ce mystère était non seulement soigneusement entretenu, il était encore favorisé par moi.

ANDRÉ PARINAUD
De quelle façon ?

COLETTE
La signature, qui n'était pas celle du véritable auteur - et puis j'avais promis de ne pas le dire. Et j'ai l'habitude, ma foi, de tenir presque toutes mes promesses.

ANDRÉ PARINAUD
Depuis combien de temps étiez-vous mariée à M. Willy lorsque vous avez écrit Claudine" ?

COLETTE
Je ne sais pas. Quand j'ai écrit les Claudine, voyons... il y avait quatre ou cinq ans.

ANDRÉ PARINAUD
Quel âge aviez- vous alors ?

COLETTE
Dans les vingt-deux ans, pas beaucoup plus, puisque je n'ai séjourné que trois ans dans ce funèbre petit appartement de la rue Jacob.

ANDRÉ PARINAUD
Dans quelles conditions avez-vous écrit Claudine" ?

COLETTE
Quelles conditions ? Non pas de contrainte mais tout de même... on me l'avait demandé, et j'ai travaillé d'une manière inconfortable parce qu'il n'y avait pas de bureau dans la maison mais un petit bout de table, une épaule de travers, une mauvaise chaise ; voilà les souvenirs que mon premier volume m'a laissés.

ANDRÉ PARINAUD
M. Willy avait fait plus que vous demander d'écrire Claudine, il vous l'avait presque ordonné, n'est-ce pas ?

COLETTE
Ordonné, ordonné... Est-ce que vous n'êtes venu que pour me rappeler une époque déplaisante de ma vie ?

ANDRÉ PARINAUD
Certainement pas. Mais pour quelle raison vous êtes-vous pliée de si bonne grâce aux volontés de M. Willy ?

COLETTE
Et quelle raison aurais-je eue de me refuser à un essai que l'on me demandait ?

ANDRÉ PARINAUD
II était toujours possible de refuser un travail de nègre, car dès le départ, vous saviez que Claudine à l'école ne serait qu'un travail de nègre.

(...)