L'idée d'une tombe sans nom

L'idée d'une tombe sans nom

, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Le livre c'est le sixième continent, un espace/temps, et probablement mon préféré - le refuge enchanté dont je ne pourrais pas me passer.

Quatrième de couverture

Ne venez pas. Nous nous sommes trompés.» Manya Schwartzman, jeune révolutionnaire, quitte sa terre natale, la Bessarabie, pour construire le socialisme en Union soviétique et disparaît en 1937 dans les grandes purges staliniennes après ce dernier message aux siens. Pour traverser le fleuve, elle s'est émancipée des archaïsmes du monde juif, de son pays, de sa condition sociale. La Révolution n'était pas une pensée pour elle, mais une nécessité vitale.
Parce que l'idée d'une tombe sans nom lui déplaît, Sandrine Treiner mène l'enquête pour arracher son héroïne à l'anonymat des fosses communes. Voyage dans des territoires et des idées perdues, au coeur des steppes ensoleillées baignées par la mer Noire, ce récit est d'abord une réparation. Et une rencontre avec Manya S., héroïne déterminée et trahie, rendue à la vie et, par ces lignes, à son engagement et à sa lucidité.

Historienne de formation, ancienne élève de Michelle Perrot, Sandrine Treiner a coordonné le Livre noir de la condition des femmes. Imprégnée d'histoire des idées et de littérature, elle est notamment l'auteur d'une anthologie de textes sur Odessa et la mer Noire. Elle est directrice adjointe de France Culture en charge de l'éditorial.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Fabienne Pascaud - Télérama du 18 décembre 2013
Sabine Audrerie - La Croix du 4 décembre 2013
Catherine Simon - Le Monde du 28 novembre 2013
Marc Semo - Libération du 7 novembre 2013

Extrait de L'idée d'une tombe sans nom

Au début du livre, elle n'existe pas. C'est comme si elle n'avait jamais existé du tout. Ecrire sur elle est vertigineux pour cette raison.
Son nom ne dit rien à personne. Il est inconnu. Il n'est mentionné dans aucun document accessible, apposé nulle part. S'il est inscrit sur un registre au fond d'un centre d'archives en Roumanie ou en Ukraine, pas un être humain ne sait où et il n'en est pas moins perdu pour tous. Un jour, si ce n'est déjà fait, le document tombera en poussière.
Une requête sur les plus puissants moteurs de recherche du web ne donne rien, même par homonymie. Essayez - Tapez les lettres sur un clavier, il s'épelle ainsi : M-A-N-Y-A S-C-H-W-A-R-T-Z-M-A-N. Vous voyez ? Aucune proposition. Vous pouvez tenter une autre orthographe de son nom, sous laquelle elle pourrait être née, S-V-A-R-T-M-A-N, Manya Svartman. Vous ne trouverez rien non plus. Vous êtes surpris ? Je le comprends, je l'ai été aussi. Nous n'avons plus l'habitude. Hier l'anonymat était la règle et désormais il étonne. La liste de toutes les identités répertoriées est sans fin. On oublie que dans l'Histoire, les femmes si souvent sont muettes, et invisibles.
Manya Schwartzman a moins de réalité qu'un personnage de roman. Peut-être l'éternité n'a-t-elle de sens que dans les livres ? La femme qui a porté ce nom n'existe plus depuis longtemps. Elle n'est même pas une absence : elle ne manque à personne. Cela supposerait que quelqu'un songe à elle, et il est avéré que ceux qui l'ont connue ont tous disparu. Même précédemment, ceux-là ne l'évoquaient jamais, pour d'autres raisons, qui viendront en leur temps. Si personne ne raconte l'histoire de Manya Schwartzman, ne prononce ni n'écrit son nom, elle sera définitivement oubliée ; pour nous tous, perdue. Je ne veux pas participer à ce silence et taire à mon tour son existence.
Rien n'est innocent. Si l'humanité inscrit le nom des morts dans les registres, sur les plaques des rues et des places, sur les monuments des villages, sur les mausolées, je ne pense pas que ce soit par nécessité administrative ou bureaucratique, ni même politique ou mémorielle. Les hommes l'affirment mais ils mentent, par pudeur ou par orgueil. Les raisons sont intimes et secrètes.
«L'idée d'une tombe sans nom me déplaît.» C'est ce qu'énonce le personnage principal, devenu amnésique, de L'Homme sans passé, un film du cinéaste finlandais Aki Kaurismäki, à la femme qui lui demande pourquoi il s'obstine à vouloir retrouver son identité.
Manya Schwartzman n'a pas de tombe.