Bison

Bison

Quatrième de couverture

Philadelphie, 1828. Promis à une belle carrière d'avocat et de peintre mondain, George Catlin voit une délégation d'Indiens se rendre à Washington pour négocier des traités. Il est ébloui par la superbe des cavaliers. Bientôt, le peintre renonce à ses portraits de citadins huppés, il quitte sa femme, sa ville, son confort, enfourche son cheval pour galoper le long du Missouri et du Mississippi à la rencontre de dizaines de tribus. La grande prairie est vierge. Nuls colons, nuls cow-boys. Des millions de bisons. Catlin est le premier à saisir sur le vif, armé de sa palette et de son pinceau, l'épopée des Indiens. Il réalise d'inoubliables portraits, recueille une incroyable moisson d'objets, son fameux «musée indien» qui fascinera quelques années plus tard George Sand et Baudelaire.
Bison raconte le séjour de Catlin chez les Sioux, les aventures d'un village et de ses héros singuliers. L'imagination vient volontiers à la rescousse du document pour recréer, incarner le grand rêve de cet Américain sans préjugés, de ce fou d'Indiens, luttant pour sauvegarder leurs visages magnifiques et condamnés.

Patrick Grainville est né en 1947 à Villers (Normandie). En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les Flamboyants. Bison est son vingt-quatrième roman.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Florence Bouchy - Le Monde du 30 janvier 2014
Gilles Martin-Chauffier - Paris-Match, janvier 2014

Extrait de Bison

En plein soleil, l'eau jaillissait d'un amoncellement rocheux piqueté de saules et de pins. Il s'approcha pour se rafraîchir. Il atteignait le pied de la cascade quand il vit la robe étalée sur une roche. Il recula, regarda autour de lui : nul signe particulier, nul village alentour. Il se courba, se glissa entre les taillis, longeant la rivière où se succédaient des séries de larges bassins clairs. Il s'arrêta, écouta, épia, puis reprit sa course furtive au ras des herbes, derrière les troncs. Rien, nul bruit hormis la rumeur de la cascade. Sur le qui-vive, il continua sa progression. Il rampait, frôlait les pierres. Tout à coup s'ouvrit une grande échappée d'eau. Alors il vit la jeune fille qui nageait sur le côté en essors souples et rapides. Sa chevelure flottait derrière elle et tirait sur sa nuque. Il était stupéfait de la surprendre, ainsi, toute seule. Les jeunes filles avaient coutume de se baigner en groupe, à proximité des villages. Et elles étaient chaperonnées par de vieilles femmes ou des frères. Un fond de graviers émergea. Elle se dressa, recueillit ses cheveux déployés, les tordit, les essora et les sépara en deux pans qu'elle noua. Puis elle scruta la rivière en marchant à petits pas. Quelques poissons filèrent. Elle projeta ses mains en avant et se mit à en pourchasser d'autres, elle s'approchait ainsi des berges. Il se recroquevilla davantage. Elle courait maintenant, rieuse, et tentait d'attraper les flèches argentées qui rusaient entre ses jambes, les nageoires surgissaient, les dos frétillants, puis les proies disparaissaient. Elle s'immobilisa, nue, d'assez grande taille. Son visage exprimait une joie extrême. Elle s'étira et se mit à chanter en avançant plus doucement, courbée, les yeux rivés autour d'elle. Il était stupéfait par son audace, son impudeur, sa liberté. Indigné et fasciné. Elle plongea brusquement les bras dans la rivière et sortit une truite ruisselante et dorée dans la lumière. Elle la serrait dans ses mains et commença de tournoyer dans une danse de victoire sans interrompre son chant. Bouche bée, le sourcil froncé, il assistait à ce spectacle extraordinaire. Elle rejoignit la rive de son côté. Il se cacha. Elle remonta le long du cours d'eau en enjambées musclées. Il la suivit, bondissant, concentré. Elle arriva auprès de sa robe. Elle cassa le cou de la truite, la posa le temps d'enfiler le vêtement. Alors il fonça sur elle. Elle se retourna effarée mais déjà il l'empoignait de toutes ses forces. Elle comprit qu'il était inutile de se débattre, de crier. Elle se figea toute contractée de surprise et de peur. Il l'entraîna, la poussa entre les taillis. Un cheval était attaché à un arbre. Il lui fit signe de l'enfourcher à cru. Il s'élança, se cala derrière elle, détachant la longe de sa monture sans relâcher l'étau de ses bras. Le cheval avait parcouru une courte distance dans le lacis de la rivière quand le poney de la jeune fille apparut à son tour. Il s'en approcha, le libéra de sa corde tout en le saisissant au licol. Le cheval hennit, se cabra mais il réussit à l'emmener dans sa course. Ils sortirent du sous-bois. Là, il fit signe à la prisonnière de serrer le poney tout contre leur monture.
La prairie s'étendait devant eux, parsemée de collines vertes. C'était la fin du printemps. L'herbe était criblée de fleurs et d'arbousiers. Ils chevauchèrent longtemps sans un mot. Il avait reconnu une Crow. Il ne lui parlait pas. Il la serrait en galopant. Elle était toute tendue d'angoisse sous le vent. Au crépuscule, ils atteignirent le campement et dépassèrent les sentinelles disposées alentour. Les chevaux qui paissaient le long de la rivière dressèrent la tête, certains hennirent en apercevant leurs congénères. Il y eut une turbulence de femmes, d'enfants et des jappements de chiens que l'Indien traversa. Des hommes éparpillés regardèrent leur chef qui tenait une squaw sur sa monture. Des vieux, des femmes avec leurs bébés dans des berceaux accrochés à leur dos. Il chevaucha ainsi au petit trot jusqu'à son wigwam. Il sauta, attrapa par les hanches sa prisonnière qui atterrit d'elle-même. Il la précipita à l'intérieur de sa tente.