Un thé à Istanbul : récit d'une ville

Un thé à Istanbul : récit d'une ville

Quatrième de couverture

Cité légendaire qui connut plusieurs vies, sous le nom de Byzance ou de Constantinople, Istanbul se dessine comme le lieu de rencontre des populations et des cultures, une ville-monde fascinante, faite de métissage et d'échanges, où la démesure est reine.
Avec près de quatorze millions d'habitants et plusieurs millénaires d'histoire, ce passage entre l'Asie et l'Europe envoûte. Sa part sauvage, ses formes labyrinthiques, son esprit indomptable et littéraire en font l'amour de Sébastien de Courtois, parti à la recherche de son âme. Stambouliote d'adoption et fin connaisseur de la ville, il entraîne le lecteur dans une palpitante excursion des lieux et des cultures, traversant les siècles au gré des rues empruntées et déambulant avec allégresse hors des sentiers battus.
Tout en sachant garder la distance nécessaire pour la critique et l'ironie, il hume les mille saveurs des places baignées de soleil et raconte Istanbul avec un art consommé du récit, érudit sans jamais être ennuyeux, poétique sans jamais être abstrait.

Sébastien de Courtois vit à Istanbul depuis plusieurs années. Producteur à France Culture, grand voyageur et spécialiste des chrétiens d'Orient, il est l'auteur notamment de Les Derniers Araméens (2004), Périple en Turquie chrétienne (2009) et Éloge du voyage. Sur les traces d'Arthur Rimbaud (2013).

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Marine de Tilly - Le Point du 27 février 2014
Marc Semo - Libération du 27 février 2014

Extrait de Un thé à Istanbul : récit d'une ville

Les îles

Cette chose rare qu'est le paysage existe seulement sur les bords de la Méditerranée et pas ailleurs...

Salvador DALÍ, musée Sabanci

JE me dois à une certaine franchise. Lecteur, je t'écris d'une île. Oh, pas une de ces îles que l'on imagine en fermant les yeux et dont les reflets s'en vont avec la rosée. Non, une île bien réelle, la plus grande, la plus belle, l'avant-dernière de ce chapelet d'îlots qui se trouve à une heure et demie à l'est de la pointe du vieux sérail. Par temps clair, ils apparaissent dans le paysage d'Istanbul, comme s'il était possible de les toucher. Dès les premières brumes, ils s'effacent, avant de disparaître complètement. Je précise bien : l'avant-dernière des îles, car il y en a plusieurs et l'une d'elles, la plus petite, s'appelle Sedef Adasi, l'«île de la nacre», avant le rocher de Léandre, repos des cormorans. Un mystère, une île aux rares maisons où l'on ne se rend que sur invitation. Certaines cartes ne la mentionnent même pas. Aucune ligne régulière de vapur ne la dessert. Comme si elle n'existait pas. Mais je l'aperçois à chaque fois que je pars marcher pour le «grand tour», au bout de l'île où je réside, au détour d'un virage, lorsque je me sens soudain transporté dans un univers de Grèce et de Côte d'Azur, tant par les odeurs de garrigue que la mer étale et tiède. Sedef appartient aux descendants d'un membre apparenté à la famille impériale, Fethi Ahmet Pasa, qui, écrit l'historienne Catherine Pinguet, «y planta des oliviers, des vignes et des artichauts». Je ne sais ce qu'il en reste, les gens parlant peu. Pour s'y rendre, il faut ruser et louer les services d'un bateau privé, comme au bon vieux temps des calques. Mais les pêcheurs se font soupçonneux et vous embrouillent encore plus lorsqu'il s'agit de prendre rendez-vous, comme s'ils cherchaient à en protéger l'accès avec un air entendu : «Que vas-tu faire là-bas ? Ce n'est pas pour toi !» De ces îlots perdus, il en existe d'autres dans la mer de Marmara, des points que j'aperçois à la jumelle de ma terrasse. Tous sont laissés aux oiseaux.

Au début du XIXe siècle, il fallait trois à quatre heures de bateau à rames - un calque de six ou huit rameurs -pour rejoindre Büyük Ada depuis le débarcadère de Tophane, la «grande île» où je me trouve maintenant, d'où j'écris ces lignes en cherchant dans ma mémoire la vigueur des premières impressions. Une expédition dont on sortait secoué et trempé, d'après les témoins de l'époque. Je le crois bien volontiers lorsque je vois à quel point ce bout de mer, depuis le débouché du Bosphore, peut devenir violent en quelques heures à peine. Même encore de nos jours, les journées de grosse tempête, il arrive que les îles retrouvent un isolement parfait, non loin d'une cité de plusieurs millions d'habitants. Si l'histoire ancienne des lieux est celle de Byzance, de ses empereurs déchus, exilés sur ces rochers, de moines, de pêcheurs et de villageois turcs, j'aime à imaginer que les premiers étrangers de l'époque moderne à les visiter furent les officiers de la flottille anglaise qui mouilla un temps, en 1807, dans la rade de Burgaz, la seconde de ces îles.
À cette époque, d'après les vieux traités, la France était encore l'alliée des sultans et, pendant que le général Horace Sébastiani protégeait Istanbul contre les visées de la perfide Albion, ces gentlemen entrevoyaient déjà ce qui serait, une fois la paix revenue, le lieu d'une possible villégiature. Le rôle des Anglais n'est pas à sous-estimer dans cette affaire car, maîtres des mers, ils furent les premiers à créer une liaison régulière entre la ville et ces îlots, ce qui n'empêcha pas les Turcs de leur tirer dessus lorsqu'ils repassèrent en sens inverse le détroit des Dardanelles et de leur couler deux bateaux.