Philosophie de l'insecte

Philosophie de l'insecte

Quatrième de couverture

Jean-Marc Drouin

Jean-Marc Drouin est historien et philosophe des sciences, a été professeur en philosophie des sciences au Muséum national d'histoire naturelle. Il est l'auteur de nombreux articles et de plusieurs ouvrages, dont L'Herbier des philosophes, Seuil, 2008.

Petits et innombrables, les Insectes et autres Arthropodes terrestres forment une composante essentielle de la biodiversité et participent de manière décisive au fonctionnement des écosystèmes terrestres. Aussi leur étude a-t-elle joué un rôle pionnier dans le renouveau de la classification et dans l'observation des comportements animaux. Elle se retrouve en pointe dans des domaines de recherche tels que la biologie évolutive, l'écologie comportementale, la génétique moléculaire.
Par-delà les seules études scientifiques, la philosophie trouve dans ces êtres vivants une forme d'animalité radicalement différente de celle qui nous est familière. Ainsi des fascinantes formes de vie sociale et d'intelligence collective que certains Insectes ont développées au cours de l'évolution. Encore faut-il s'interroger sur la pertinence des termes employés pour décrire les Insectes sociaux - société, souverain, monarchie, république, ouvrières, autant d'images contestables des sociétés humaines nous obligeant à mettre en cause notre anthropomorphisme spontané.
L'univers des Insectes est finalement si éloigné du nôtre, ne serait-ce qu'à cause des effets d'échelle, qu'il nous force à repenser les notions mêmes de monde et de milieux. Enfin, la réflexion sur les Insectes, partenaires souvent incommodes et adversaires assez imprévisibles, suscitant le rejet plus souvent que la compassion, contribue aux débats sur les fondements d'une attitude éthiquement réfléchie envers les animaux.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Juliette Cerf - Télérama du 29 janvier 2014
Roger-Pol Droit - Le Monde du 16 janvier 2014

Extrait de Philosophie de l'insecte

Extrait de l'introduction

Abeilles butineuses à l'avenir menacé. Sauterelles à l'appétit dévastateur. Papillons aux ailes diaprées. Moustiques vecteurs de maladies. Fourmis industrieuses et économes. Guêpes ennemies des déjeuners sur l'herbe. Coccinelles à la rondeur enfantine. Larves grouillantes dans un fruit à demi croqué. Libellules dont l'accouplement dessine un coeur. Mantes religieuses aux amours tragiques... Les images de l'insecte sont multiples comme le sont les réactions de fascination ou de répulsion qu'il suscite. La curiosité savante et la construction d'un savoir entomologique qui en résulte, loin de réduire cette multiplicité, en donnent la mesure.
Le monde des insectes est marqué d'une double altérité. Étrange par rapport à nous, il est éclaté en de multiples formes. Ce que Fontenelle en 1709 exprimait en parlant des Insectes comme de ces «animaux si différents de tous les autres, et si différents encore entre eux, qu'ils font comprendre en général la diversité infinie des modèles sur lesquels la nature peut avoir fait des animaux pour une infinité d'autres habitations». La phrase est tirée de l'éloge funèbre du médecin François Poupart, auteur d'une «Histoire du Formica-léo» parue dans les Mémoires de l'Académie en 1704, et qui d'après Fontenelle avait la patience d'observer les Insectes et l'art de découvrir leur «vie cachée».
La tentation des superlatifs est grande lorsqu'on parle des Insectes. En témoignent les mots de Darwin sur la fabrication des cellules d'Abeilles et sur l'«esclavage» chez les Fourmis, considérés comme les «plus merveilleux de tous les instincts connus». En témoigne encore la magistrale introduction à la Classification phylogénétique du vivant parue en 2001. Les auteurs, peu enclins pourtant à parler de prodiges dans la nature, qualifient de «prodigieuse» la biodiversité des Insectes, rappellent que «les nombres d'espèces concernant les Insectes dépassent l'imagination» et citent en exemple l'existence de vingt mille espèces de Fourmis. Ce nombre vertigineux d'espèces s'accompagne d'un nombre d'individus encore plus vertigineux, ce qui donne la mesure des difficultés de cohabitation entre les insectes et les hommes.
L'attention minutieuse accordée aux Insectes n'a pas toujours été partagée. Buffon, en 1753 dans le Discours sur la nature des animaux, proclamait qu'«une mouche ne doit pas tenir plus de place dans la tête d'un naturaliste qu'elle n'en tient dans la nature». La pique était dirigée implicitement contre Réaumur, et c'est à lui aussi que pensait Buffon quand il glissait qu'on «admire toujours d'autant plus qu'on observe davantage et qu'on raisonne moins». Attaque perfide et injuste. Dans ses Mémoires pour servir à l'histoire des Insectes, Réaumur avait fait la preuve qu'on peut à la fois observer et raisonner. Il démontrait ainsi par l'exemple que la portée scientifique d'une recherche ne se mesure pas à la taille de ses objets, mais à la pertinence de ses méthodes et à l'acuité de ses questions. En témoignent également, au siècle suivant, les travaux de Pierre-André Latreille, décrivant un très grand nombre d'espèces et s'efforçant de les classer selon la méthode des familles naturelles inaugurée par les botanistes. À la même époque, Lamarck définit les Invertébrés, parmi lesquels il place, en les distinguant par leur anatomie et leur physiologie, les Insectes et les Arachnides.