Duos d'ateliers

Duos d'ateliers

Quatrième de couverture

Duos ou oeuvres à quatre mains, c'est la formule proposée par le photographe Vincent Cunillère à une quarantaine d'artistes, parmi lesquels figurent notamment Hervé et Richard Di Rosa, Viallat, Morellet, et dont environ un tiers sont originaires de Sète. Cunillère photographie le peintre dans son atelier, ce dernier peint à son tour sur la photo. Depuis 1995, plus de 40 oeuvres ont ainsi été réalisées, constituant non seulement un ensemble cohérent mais une série relevant désormais à bien des égards de témoignages historiques : plusieurs de ces artistes ont aujourd'hui disparu - Sarthou, Seguin, Pierre François, Routier -, Hervé Di Rosa avait la trentaine lorsque Cunillère l'a photographié dans son atelier installé à cette époque à Balaruc.

Vincent Cunillère habite Sète et y expose, ce qui n'est que justice ! Quelle fierté de pouvoir exposer dans une ville si chargée de création. Je ne remonterai pas à l'Antiquité, mais plusieurs personnages de ma vie viennent de cette ville : Jean Vilar (j'ai tout appris de lui au Festival d'Avignon), Georges Brassens (je l'ai filmé avec sa Pathé-Baby dans les tombes de Montmajour), Roger Thérond (le parrain des photographes), Sabine Cayrol (mon modèle aux si beaux seins), le fidèle Barailler, Maurice et Dora Sarthou, cachés sur le Mont Saint-Clair, et l'esprit de Valéry que je n'ai pas connu mais dont Le Cimetière marin hante ma mémoire. Le plus inattendu étant Manitas de Plata, né dans une roulotte en 1921 et toujours de ce monde, que j'ai accompagné dans sa stature de star internationale !

Extrait de Duos d'ateliers

L'ATELIER, L'ARTISTE, LE PHOTOGRAPHE ET LA PATIENCE
PHILIPPE SAULLE

Entrer dans l'atelier d'un artiste est toujours une expérience particulière, intime et chaque fois très différente, autant différente que le sont les artistes et l'oeuvre qu'ils construisent. Parfois vaste, lumineux, rangé à l'excès ou au contraire exigu, encombré, l'atelier de l'artiste ne se livre jamais au premier venu. Il est très souvent difficile de s'y asseoir, comme si le maître des lieux ne souhaitait pas que l'on y vienne bavarder, passer un moment, flâner. Interdit, un fauteuil fatigué, usé, trône au beau milieu de l'espace, lieu focal pour les commodités de la concentration solitaire et autres rêveries nécessaires. La plupart du temps l'atelier est saturé. Outre les travaux en cours, peintures, dessins, volumes, sculptures, estampes, l'atelier recèle surtout des images et diverses autres choses glanées au fil du travail de recherche pour nourrir la réflexion et baliser ainsi les chemins qui mènent à l'oeuvre. Il ne s'agit pas de collection mais de petits éclats du monde, discrets qui s'accumulent en même temps que les oeuvres apparaissent. Cartes postales, affiches, coupures de presse, traces sur papier, cartons, tessons ; objets étranges naturels ou façonnés, jouets, bricolages, instruments, outils mystérieux... une liste exhaustive de ces divers objets qui accompagnent la création serait surréaliste. Plus discrètes encore sont les tentatives échouées, momentanément abandonnées et qu'à regret l'artiste consent à dévoiler parfois, comme pour tâter un regard nouveau. Anciennes toiles jamais achevées, compilation de dessins, de carnets, ébauches de pistes avortées se rangent difficilement dans les recoins, sous les tréteaux, sur les étagères. L'artiste les extirpe rarement quand d'un geste furtif ou d'un souffle bref il chasse la poussière.
En général, l'atelier n'est peuplé que de lui : l'artiste. Bien sûr, il y en a aujourd'hui qui pourraient dire comme l'écrivait Gustave Courbet en 1855 à propos de sa toile L'atelier du peintre : «C'est la société dans son haut, dans son bas, dans son milieu. En un mot c'est ma manière de voir la société dans ses intérêts et ses passions. C'est le monde qui vient se faire peindre chez moi».
Il existe des ateliers qui sont de véritables PME où grouillent les assistants, depuis la Factory de Warhol aux industries contemporaines des Jeff Koons, Damien Hirst ou Xavier Veilhan. Dans d'autres dispositions, Brancusi avait déjà transformé son atelier en lieu d'exposition au début du XXème siècle. En 1961, Claes Oldenburg mettait en scène son atelier en vitrine d'un magasin et l'appelait «The Store». Quelques années plus tard, en 2007, François Boisrond installait le sien au Centre Pompidou, à Paris. Depuis longtemps, le public est parcimonieusement invité à visiter l'atelier, parfois même avec l'artiste au travail. Il y a aussi des artistes sans atelier ou plutôt des ateliers nomades. Conceptualisés, ceux-là interrogent les conditions de l'apparition de l'art. Robert Filliou en fut un des principaux initiateurs, ouvrant sa Cédille qui sourit, puis trimballant à travers l'Europe son atelier au gré de la générosité de ses hôtes, ou bien le logeant dans son chapeau.
D'une discrétion et d'une patience qui parfois dérangent, Vincent Cunillère se pose dans l'atelier, celui où l'artiste seul règne sur son monde. Cet impénétrable atelier qui traduit plus qu'il ne trahit les ressorts d'une oeuvre. Le photographe attend, observe, des heures ou des jours entiers jusqu'à ce qu'il appréhende le monde de l'artiste. Ce qu'il guette sans doute et espère saisir, c'est cette adéquation entre un homme et son univers propre, comme si ce dernier était le prolongement organique et matérialisé de cet être solitaire.