L'Algérie des pieds-noirs

L'Algérie des pieds-noirs

Anne Dulphy, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Comment pourrais-je vivre sans les livres ? Pour paraphraser Xavier de Maistre, ils m'offrent d'innombrables voyages autour de ma chambre : voyages dans le temps, grâce aux études historiques pour lesquelles, cela ne peut surprendre, j'ai une prédilection, mais aussi voyages dans l'imaginaire d'auteurs, grâce aux romans. J'aime que la lecture m'apporte différents éclairages, c'est pourquoi j'apprécie particulièrement les mémoires, les livres de souvenirs, tous ces témoignages qui sont une source précieuse pour l'historien. Mais je reconnais ne pas bouder mon plaisir devant un bon roman policier !

Quatrième de couverture

En 1962, à la veille de l'indépendance de l'Algérie, un Pied-Noir sur deux avait des origines espagnoles. Cette immigration, parvenue à son apogée dans le dernier tiers du XIXe siècle et jusqu'en 1914, s'est fondue dans le creuset algérien, qui a façonné une population aux moeurs, aux références et au langage spécifiques, partagée entre son pays d'origine, la «petite patrie» où elle vivait désormais, et la France, puissance tantôt bienveillante tantôt défiante à l'égard de ces nouveaux venus. Ainsi s'est tissée, en Oranie surtout, une trame faite d'emprunts culturels et de revendications politiques qui a donné une couleur particulière à toute la communauté des Français d'Algérie.
En mettant en lumière cet apport fondamental et méconnu, c'est à une autre histoire des Pieds-Noirs que convie cet ouvrage.

Anne Dulphy est normalienne, agrégée, professeur d'histoire contemporaine à l'École polytechnique, chercheur rattaché au Centre d'histoire de Sciences Po. Elle a notamment publié La France au risque de l'Europe (2006). Ses recherches portent sur les interactions entre questions internationales, politique et société, plus particulièrement dans le cadre de l'Algérie française.

Extrait de L'Algérie des pieds-noirs

Extrait de l'introduction

«Soy Frances, soy Frances !» Cette formule surprenante à laquelle une «rapatriée» oranaise recourut pour se présenter aux voisins de la cité d'urgence du Mas-de-Mingue, près de Nîmes, affirmant en espagnol une identité française, symbolise éloquemment l'ambition de ce livre : rendre compte des liens étroits, de natures très différentes, entretenus par l'Algérie sous domination française avec l'Espagne.
Ces relations s'appuyaient sur un substrat historique de plusieurs siècles. Au début du VIIIe siècle, des envahisseurs berbères venant d'Afrique du Nord traversèrent le détroit de Gibraltar pour conquérir l'Espagne. Puis, du XIe au XIIIe siècle, les dynasties des Almoravides et des Almohades intégrèrent Al-Andalus dans leur empire centré sur le Maghreb. En 1930 encore, des Algérois originaires de Mahon entretenaient le souvenir du dernier Maure ayant vécu dans leur île des Baléares, et de sa descendance. En 1492, souhaitant associer l'unification religieuse à la construction politique, les Rois catholiques laissèrent aux Juifs péninsulaires le choix entre la conversion et l'exil. Beaucoup se réfugièrent en Afrique du Nord. Ce fut ensuite le tour des musulmans en 1502 et 1526, avant que les convertis, appelés morisques, ne fussent expulsés au début du XVIIe siècle.

La plume au chapeau du roi d'Espagne
L'Algérie fut plus spécifiquement concernée par la tentative des monarques espagnols de construire un empire méditerranéen tout en poursuivant la Reconquête. Leurs troupes s'emparèrent en 1505 de Mers-el-Kebir dont elles firent une tête de pont. En mai 1509, sous la conduite de l'archevêque de Tolède, le cardinal Francisco Jiménez de Cisneros, qui y trouva «un paradis», elles s'installèrent à Oran. Elles occupèrent Bougie de 1510 à 1555, et exercèrent une influence sur le royaume de Tlemcen entre 1510 et 1558. Elles prirent Alger en 1510 et construisirent une forteresse sur un îlot de la baie, mais le raïs Barberousse reconquit la ville dès 1516 et détruisit le fort en 1529. Cherchant à briser la puissance des corsaires d'Alger, Charles Quint conduisit une expédition contre la ville en octobre 1541 ; il essuya une cuisante défaite. En 1575, Miguel de Cervantès fut capturé par les barbaresques et retenu cinq ans en captivité à Alger où les Espagnols connurent bien d'autres échecs, les derniers à la fin du XVIIIe siècle.
Au total, la présence espagnole fut surtout durable dans le préside d'Oran, mais la place forte, sans cesse assiégée, coupée de l'arrière-pays, fut abandonnée de 1708 à 1732, puis définitivement évacuée aux lendemains du tremblement de terre d'octobre 1790. Pour citer le résumé cocasse de la femme de lettres Marie-Anne de Bovet, Oran a représenté une «plume au chapeau de sa Majesté catholique ; c'était tout». Plus sérieusement, Fernand Braudel a parlé d'un «impérialisme restreint». Il n'en a pas moins laissé des traces architecturales - notamment la ligne de forts surplombant la ville, et la porte d'Espagne.