Esprit des villes, n° (2014)

Esprit des villes, n° (2014)

Quatrième de couverture

Revue annuelle d'architecture dirigée par Thierry Paquot.

La planète s'urbanise. Le rendez-vous annuel que veut être L'esprit des villes veillera à associer toutes les disciplines et indisciplines, tous les points de vue, tous les genres dans un objet résolument non académique, une "revue-ville" dans laquelle on se baladera et cueillera études et informations, découvertes et expériences, enthousiasmes et colères, combats et utopies, et ce à l'échelle planétaire.

Extrait de Esprit des villes, n° (2014)

L'ESPRIT DES VILLES
C'est déjà pris !

FLORENCE MARCHE

À considérer que l'on fait abstraction d'une bonne dose de machisme qui jalonne les pages écrites par Claude Javeau - qui forcément a autant un faible pour «les jambes des femmes» que pour «les femmes nues bien en chair» - que reste-t-il à dire de son livre «L'esprit des villes» ? Pas grand chose et à la fois, beaucoup de choses. L'écrivain sociologue, professeur émérite à l'ULB, nous entraîne à sa suite ou celle de son alter ego - sorte d'hétéronyme anonyme caché derrière les «je», «tu», «on», «il» et les «nous», en hommage sans doute à Pessoa dont il perçoit l'omniprésence à Lisboa -, à la découverte de ce qu'ils nomment des hauts lieux. Le «bas lieu» étant «ces villes qui n'en sont pas vraiment, où l'on ne peut faire que passer, peut-être parce qu'on se sent trop paresseux pour aller y voir de plus près.» À travers son regard mi-gouailleur, mi-nostalgique, nous arpentons les rues de Liège, Florence, Nantes, Lisbonne et Bruxelles. Pour chaque ville, une petite histoire en lien avec le lieu, telles celle de l'oncle résistant devant un monument de guerre à Liège, celle d'une rupture amoureuse qui démarre sur le quai d'une gare à Bruxelles ou encore l'anecdote d'un colloque à Nantes. L'homme regarde, observe, décrit la ville qui l'accueille pour quelques jours. Claude Javeau, en intellectuel, se défend de faire partie de la cohorte de touristes, «ces idiots du voyage», qu'il s'empresse de fuir. Pourtant, à «touriste», le Petit Robert n'ajoute rien d'autre que «Personne qui se déplace, voyage pour son plaisir». Or, en écrivant ainsi, chapitre par chapitre, un hymne à chacune des villes, n'est-ce pas ce qu'il suggère ? Voyager, que ce soit pour le boulot ou non, pour son plaisir et avec plaisir, à la rencontre des illustres qui y ont vécu, revivant à l'unisson tel ou tel lieu bien connu. Que nous répugne à affirmer et assumer cette part touristique qui nous anime quand on découvre une autre ville, presque toujours et sans forcément le vouloir, avec notre esprit de comparaison d'avec la ville que nous habitons ? Car traverser une ville n'est qu'en percevoir le pouls de façon bien superficielle, ne percevant le plus souvent que les bribes les plus convenues. Et ainsi de faire sienne, à notre tour, la phrase que rapporte Pasolini à Orianna Fallaci : «On ne peut guère se faire une opinion en dix jours, c'est vrai, mais Orson Welles m'a dit une fois que pour comprendre un pays on a besoin de dix jours ou de dix ans; parce qu'au onzième jour on s'habitue et on ne voit plus rien.» N'en est-ce pas de même pour une ville, ce «condensé d'humanité, la diversité faite ville, donc plus ville encore que ville, sur une aussi courte distance», que définit Javeau dans «Traverser les villes», le chapitre incontestablement le moins personnel, mais bien le plus intéressant du livre pour sa façon de nous propager d'une ville à l'autre, d'un esprit à un autre.