Au service de l'empereur

Au service de l'empereur

Quatrième de couverture

Arcole, Austerlitz, Wagram, la Moskowa.... Les soldats de Napoléon ont combattu à travers toute l'Europe, de l'Espagne à la Russie, de l'Allemagne à la Dalmatie. Pour la première fois, une armée de masse a été constituée, grâce aux réquisitions et à la conscription qui se sont abattues sur chaque homme, indépendamment de sa position sociale ou de son niveau d'instruction. Pour la plupart, ils n'avaient jamais quitté leur village.
Comment vivaient-ils la perspective du combat, le déchaînement des peurs et des passions que provoque l'affrontement direct ? Comment se sont-ils adaptés à la rigueur et à la discipline de la vie militaire, aux marches forcées, à l'ennui dans les campements d'hiver ? Comment ont-ils réagi, ces jeunes Bretons et Gascons, ces Flamands et ces Auvergnats, après avoir été arrachés à leur famille et à leur village, presque tous pour la première fois de leur courte vie ? En s'appuyant sur les correspondances et les mémoires qu'ils ont laissés, Alan Forrest propose ici le récit de ces années de guerre, vues d'en bas.

Spécialiste de l'histoire de la Révolution et l'Empire et de l'histoire de la guerre, Alan Forrest est professeur émérite en histoire moderne à l'Université de York. Il a notamment publié La Révolution française et les pauvres (1986), et Conscrits et déserteurs (1988). Il est co-auteur, avec Jean-Paul Bertaud et Annie Jourdan, de Napoléon, le monde et les Anglais : Guerre des mots et des images (2004).

Extrait de Au service de l'empereur

Extrait de l'introduction

Toutes les guerres sont personnelles, je veux dire par là qu'elles appartiennent à ceux qui les font. Elles génèrent des situations passionnelles et exaltées, rarement égalées en temps de paix ; mais elles laissent aussi de terribles ruines dans leur sillage, déchirant des familles et laissant en héritage le poids des regrets, de la peur, de la maladie et de la dépression qui tourmentent tant d'anciens soldats jusqu'à la fin de leurs jours. Les vétérans des guerres modernes sont encouragés à revenir sur leur passé par leurs propres familles et amis, mais aussi par tous ceux qui s'intéressent aux épreuves qu'ils ont traversées. Et parce qu'ils sont beaucoup plus alphabétisés que les soldats des guerres précédentes, nombre d'entre eux décident alors de coucher sur le papier leur expérience, tantôt pour faire connaître leurs triomphes, tantôt pour exorciser leurs démons. Ainsi, nous savons beaucoup plus de choses sur eux et sur leur vie dans l'armée que nous ne pourrons jamais espérer en découvrir sur les soldats des générations précédentes, qui, trop souvent, restent muets, et n'existent dans l'histoire qu'à travers des noms ou des numéros de matricule, dénués de l'affect et de l'individualité que seuls les mots peuvent exprimer.
Au service de l'empereur s'efforce de combler ce vide, concernant les soldats français qui ont combattu dans les guerres révolutionnaires et napoléoniennes ; des guerres qui ont impliqué des millions d'hommes sur une période de plus de vingt ans et qui, pour le monde européen de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, peuvent tout à fait être comparées, par leur ampleur, aux deux guerres mondiales du XXe siècle. Bien sûr, parmi les soldats de ces guerres-là, que ce soit dans les rangs de la France ou de la Prusse, de l'Autriche ou de la Grande-Bretagne, nombreux sont ceux qui ne savaient ni lire ni écrire, et qui n'avaient pas la capacité d'exprimer les émotions que nous associons désormais à ceux qui ont combattu dans la boue de la Somme ou qui ont affronté les guérilleros du général Giap au Vietnam. Or ce qui est surprenant, ce n'est pas de constater à quel point ils écrivaient mal, c'est de constater qu'ils écrivaient tous, portés par le désir de communiquer avec leur famille et à la recherche d'un réconfort qu'ils espéraient trouver en gardant le contact avec le monde extérieur. Contrairement aux générations précédentes ou aux conflits européens antérieurs, les soldats des guerres napoléoniennes ont écrit par dizaines de milliers. Certes, depuis les premières guerres de l'histoire, depuis L'Iliade même, un certain nombre de récits militaires nous sont parvenus : ceux des généraux le plus souvent, des officiers de temps en temps et, très rarement, ceux des grades inférieurs. Mais, pour la première fois, les guerres révolutionnaires et napoléoniennes françaises ont levé une armée de masse, puisée dans la population tout entière grâce aux réquisitions et à la conscription qui se sont abattues sur chaque homme, indépendamment de sa position sociale ou de son niveau d'instruction.
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