Simone Weil

Simone Weil

Emmanuel Gabellieri, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Une place immense : les livres sont la nourriture de l'esprit, qui a sans cesse besoin de déchiffrer du sens. Ils existent parce que l'homme opère une "lecture" de tout ce dont il fait l'expérience, ce qui conduisait Saint Bernard à parler du "livre de la nature", et Simone Weil à dire que 'tout être crie pour être lu autrement'.

Emmanuel Gabellieri
Directeur du Cahier de L'Herne "Simone Weil" avec François L'Yvonnet

Quatrième de couverture

Simone Weil, c'est d'abord un ton qui ne ment pas, qu'on ne peut guère comparer, en authenticité et en élévation, qu'aux derniers livres de l'Éthique de Spinoza.
Une intelligence philosophique d'autant plus précieuse qu'elle ne se réfugie pas exclusivement dans l'empyrée de la philosophia perennis. Témoin d'une époque détestable, elle a voulu la penser. Il se pourrait bien, pour cette raison, que le siècle qui s'engage soit weilien. Non pas deleuzien, mais weilien. Car elle a pressenti l'imminence de la catastrophe et surtout les conséquences catastrophiques de la catastrophe. À cet égard, elle joue le rôle irremplaçable de ceux qui annoncent le destin apocalyptique de l'humanité, pour tenter d'inverser le cours du temps. Ce Cahier sera placé sous le signe du passage. Passage aussi bien d'Athènes à Jérusalem, la rencontre des philosophes et des prophètes, que de l'Occident vers l'Orient (la lecture des textes sacrés d'Égypte, d'Inde et de Chine et la rencontre météorique avec René Daumal), que l'articulation, chez elle «évidente», de la théorie et de la pratique, de la sagesse et de la science («la géométrie grecque est une prophétie» - dira-t-elle), de l'université et de l'usine... Une praxis qu'elle s'attachera, en bonne platonicienne, à exhausser.
Elle a fait sienne la règle implacable de G.-K. Chesterton : toute pensée qui ne devient parole est une mauvaise pensée, toute parole qui ne devient acte est une mauvaise parole, tout acte qui ne devient fruit est une mauvaise action. Il s'agit assurément de l'une des plus grandes pensées de notre tradition philosophique.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Nicolas Weill - Le Monde du 3 juillet 2014
Robert Maggiori - Libération du 6 février 2014

Extrait de Simone Weil

Extrait de l'introduction générale de Emmanuel Gabellieri

«Je n'oublierai jamais la découverte de l'oeuvre de Simone Weil à travers d'abord La Pesanteur et la Grâce...» En s'exprimant ainsi en 1993, Paul Ricoeur exprimait le témoignage d'une génération qui, de A. Camus à E Mauriac, de S. Breton à R. Girard - pour ne citer qu'eux - fut fascinée et bouleversée par la découverte en 1947 d'un génie inconnu, dont l'unité de pensée semblait insaisissable, mais dont il apparaissait évident qu'elle était comparable à celle d'un «nouveau Pascal».
Plus de soixante ans plus tard, qu'en est-il ? Le génie de S. Weil ne fait guère de doute pour ceux qui la lisent. Et, comme l'écrit E L'Yvonnet, Simone Weil n'a jamais été aussi lue et commentée. Mais certains s'effraient ou se fatiguent d'un génie dont ils n'arrivent pas à cerner les contours (comme si ce n'était pas là précisément la marque du génie, l'absence de génie étant à l'inverse de vouloir se contenter de contours bien définis, voire définitifs). Et parallèlement, force est de constater que la vraie lecture de S. Weil (non pas celle qui prétendrait dire la vérité de sa pensée, mais celle qui serait consciente autant que possible du contenu intégral de celle-ci), se heurte toujours à de multiples difficultés. A commencer par exemple, et pour revenir à l'initium de 1947, par celle consistant à croire que La Pesanteur et la Grâce, est un ouvrage «de» Simone Weil. Car tout le monde a lu, ou parcouru, ce qui est devenu un des ouvrages de la pensée contemporaine les plus édités et diffusés dans le monde. Mais qui a pleinement conscience qu'il s'agit d'un choix composé par Gustave Thibon à partir d'extraits des Cahiers de Marseille que lui avait laissés, avec une générosité folle, S. Weil ? Et qui, parmi ceux qui le savent, est allé de la préface explicative de Thibon (scandaleusement disparue dans un certain nombre d'éditions) au lien existant entre ces fragments et les plus de mille pages des Cahiers de Marseille ?
Il faut alors poursuivre car, parmi ceux qui connaissent ce lien, combien sont allés ensuite de la chronologie d'écriture de ces Cahiers aux liens serrés qu'ils entretiennent avec les centaines d'autres pages des «grands textes» métaphysiques et spirituels de Marseille ? Et combien, enfin, ont tenté, à partir de là, de reconstruire la courbe de l'inspiration weilienne, des textes de l'adolescence aux écrits politiques des années 1930, puis des écrits de Marseille à ceux de New York et de Londres, où s'éteint à 34 ans la vie fulgurante de S. Weil ?
La seule énumération de ces strates de l'oeuvre, des interrogations critiques qu'elles peuvent susciter, suffit à indiquer combien la réception de S. Weil est encore loin d'être ce qu'elle devrait être. Certes, le centenaire de sa naissance en 2009 a vu se multiplier le nombre d'ouvrages qui lui a été consacré. Mais, pour quantité d'ouvrages de vulgarisation, combien ont aidé à faire un bilan des travaux de recherche sur sa pensée ? De même, l'édition en cours des Œuvres complètes de Simone Weil dans la prestigieuse collection «NRF Gallimard» offre enfin l'édition critique, chronologique et unifiée, qui manquait jusqu'ici pour un regard global sur l'ensemble de l'oeuvre (gloire soit ici rendue à André A. Devaux, Florence de Lussy, Robert Chenavier, directeurs successifs de cette immense entreprise). Mais combien, dans l'Université française, encouragent les étudiants à s'engager dans la masse des 11 volumes parus à ce jour (sur 16 attendus) pour leurs recherches, pour les mémoires et les thèses qui y sommeillent par dizaines ? Nous le savons, S. Weil est trop originale pour entrer facilement dans les cadres et les débats académiques réglementés. Trop révolutionnaire pour les uns, pas assez pour les autres, trop mystique pour les philosophes professionnels, pas assez catholique pour les catholiques, trop fragmentaire pour les esprits systématiques, pas assez mesurée pour les pédagogues officiels, etc. Mais son originalité n'est que le prétexte à notre paresse et notre inintelligence. Dès qu'on pénètre un peu profondément dans l'oeuvre, ces antithèses révèlent leurs limites et leur fausseté. Seulement il faut pour cela vouloir tout embrasser, et d'abord l'ensemble des dimensions de sa pensée.
D'où l'ordonnancement de ce Cahier. Honneur d'abord à la philosophie, car S. Weil fût d'abord philosophe. Mais une philosophie dont la vérité est de se relier à ce qui n'est pas elle, et d'abord à la science (qui, dans la vision grecque de S. Weil, fait nécessairement partie de la philosophie sous peine de perdre son âme), car toutes deux ont pour fin la contemplation de la beauté du monde. Puis à la littérature, car la philosophie se nourrit de la mise en scène, de la mise en récit, et de la poésie de l'existence. Faut-il s'étonner que la philosophe qui, contre tout esthétisme et culte des apparences, a remis à l'honneur dans la pensée contemporaine, la catégorie platonicienne du beau, témoigne d'une pureté de l'expression et d'une créativité poétique qui n'ont sans doute pas d'égale dans la philosophie française du XXe siècle, et en font un écrivain de premier ordre ?