A perpétuité : relégués au bagne de Guyane

A perpétuité : relégués au bagne de Guyane

Jean-Lucien Sanchez, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Les livres m'ont permis, depuis l'adolescence, de m'approprier ma langue, de façonner mon imaginaire, mon style, et d'éprouver des expériences intenses et déterminantes dans le silence.

Quatrième de couverture

Entassés dans des prisons insalubres ou envoyés au péril de leur vie en pleine forêt pour poser des rails de chemin de fer, les hommes meurent en masse, victimes du paludisme ou de la fièvre jaune. Les femmes, souvent maltraitées, sont prostituées par leurs époux et l'alcool fait des ravages. Tous sont confrontés à une violence quotidienne : les jeunes hommes sont violés par les plus anciens, les crimes passionnels sont courants et le régime disciplinaire est sans pitié. Quant aux lépreux, ils sont abandonnés à leur sort sur un îlot désolé.
Voilà ce qu'ont vécu les 17 000 récidivistes, hommes et femmes, envoyés en Guyane à partir de 1887. Au nom de leur supposée «incorrigibilité», ces parias de la République ont été condamnés à l'exil à perpétuité pour de simples délits de vol ou de vagabondage. C'est dans un bagne colonial, astreints aux travaux forcés, qu'ils ont purgé leur peine, sans autre espoir que l'évasion. Cette aberration juridique ne prit fin qu'en 1953.
En s'appuyant sur une riche documentation et sur des sources inédites, Jean-Lucien Sanchez nous restitue les trajectoires individuelles tragiques de ces hommes et de ces femmes. La vie des bagnards telle qu'on ne l'a jamais écrite.

Jean-Lucien Sanchez est docteur en histoire. Chargé d'études historiques au ministère de la Justice (DAP/PMJ5) et chercheur associé au Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), il travaille sur l'histoire pénale et coloniale de la Troisième République.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Dominique Kalifa - Libération du 6 février 2014

Extrait de A perpétuité : relégués au bagne de Guyane

Extrait de l'introduction

«Je pars, moi, de cette idée qu'il y a des incorrigibles et qu'un certain nombre de condamnations à raison des faits, de certains délits font la preuve de cette incorrigibilité. [...] Je crois fermement, profondément, ce qui est la raison d'être de la loi elle-même, qu'il y a des natures incorrigibles, des hommes vis-à-vis desquels il faut prendre des mesures spéciales et pour lesquels les peines ordinaires ne suffisent pas.»

Existe-t-il des natures humaines incorrigibles ? Des individus marqués par un atavisme qui les maintiendrait dans un état criminel permanent ? Des individus en guerre ouverte avec la société, à rebours de tout progrès social, incapables de s'intégrer au monde des honnêtes gens ? Des individus si pervertis qu'il serait nécessaire «d'épurer [...] la nation de [ces] ferments impurs, [...] de combattre, de détruire, si faire ce peut, ces germes qui se répandent dans toutes les parties du corps social pour y engendrer le crime et le vice» ? Des individus qui représenteraient une menace pour l'ensemble de la société, un «mal qui n'est pas seulement contagieux, [mais] épidémique» et incarneraient un tel risque qu'il faudrait empêcher «cette contagion, cette inoculation du vice [en protégeant] la partie saine de la population» ?
Ces incorrigibles ont bel et bien existé, tout au moins pour le ministre de l'Intérieur, Pierre Waldeck-Rousseau, qui fut à l'origine, en 1885, d'une loi destinée à les réprimer durement en les exilant sur le sol d'une colonie sans espoir de retour. La loi sur la relégation des récidivistes, votée à une écrasante majorité le 12 mai 1885 et promulguée le 27 mai suivant, entraîne en effet l'internement à perpétuité, en Guyane ou en Nouvelle-Calédonie, de criminels et de délinquants récidivistes - essentiellement des individus condamnés pour des délits de vol simple, de vagabondage et de rupture de ban.
Leur élimination sociale repose sur une mécanique unique dans l'histoire du droit pénal français. La relégation aménage une «présomption irréfragable d'incorrigibilité» qui repose sur la notion de quantum : un certain nombre de peines, une certaine quantité d'infractions, inscrites au casier judiciaire d'un condamné récidiviste, entraînent le prononcé obligatoire pour le magistrat de la peine de relégation. La loi détermine ainsi un seuil positif, matériel, qui consacre l'existence de criminels et de délinquants dits incorrigibles.
De 1887 à 1949, 22163 incorrigibles ont ainsi subi leur peine de relégation au sein des bagnes coloniaux de Guyane et de Nouvelle-Calédonie. De 1887 à 1897, près de 3800 hommes et de 470 femmes ont été internés en Nouvelle-Calédonie. La Guyane a reçu quant à elle, de 1887 à 1953, près de 17 375 hommes et de 519 femmes. L'incorrigible n'est donc pas un concept creux : il s'est matérialisé à travers le sort tragique de milliers d'individus exilés hors du sol de la métropole et de certaines colonies de l'empire français.