Une ethnologie de soi : le temps sans âge

Une ethnologie de soi : le temps sans âge

Quatrième de couverture

Vis-à-vis de notre passé, nous sommes tous des créateurs, des artistes, nous avançons à reculons pour ne cesser d'observer et de recomposer le temps passé.

Marc Augé

Quel âge avez-vous ? Cette question, depuis quelque temps, me plonge dans l'embarras. D'abord pour ceux ou celles qui me la posent, parce qu'elle me semble témoigner d'une forme d'indélicatesse dont je ne soupçonnais pas l'existence. Ensuite parce que je dois réfléchir avant de répondre.
La question de l'âge est une expérience humaine essentielle, le lieu de rencontre, entre soi et les autres, commun à toutes les cultures, un lieu complexe et contradictoire dans lequel chacun d'entre nous pourrait, s'il en avait la patience et le courage, prendre la mesure des demi-mensonges et des demi-vérités dont sa vie est encombrée. Chacun est amené un jour ou l'autre à s'interroger sur son âge, d'un point de vue ou d'un autre, et à devenir l'ethnologue de sa propre vie.

Marc Augé est directeur d'études à l'EHESS. Anthropologue, il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Non-lieux (1992) et Pour une anthropologie des mondes contemporains (1994). Jean-Paul Colleyn est directeur d'études à l'EHESS. Anthropologue et cinéaste, spécialiste de l'Afrique, il est l'auteur de nombreuses publications et d'une trentaine de films documentaires.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Juliette Cerf - Télérama du 26 mars 2014
Roger-Pol Droit - Le Monde du 13 mars 2014

Extrait de Une ethnologie de soi : le temps sans âge

La sagesse du chat

Nous l'avions trouvée dans la forêt de Marly, abandonnée depuis un bon moment, affamée, implorante et bien décidée à ne pas nous laisser rentrer seuls. J'étais du même avis. Mes parents se laissèrent convaincre. J'étais fils unique. J'avais une dizaine d'années. Nous allions grandir ensemble, elle plus vite que moi naturellement.
Cette petite chatte avait du caractère et des ongles robustes dont elle faisait volontiers usage, notamment lorsque je m'entêtais à lui apprendre un certain nombre de tours, comme si elle était un cheval de cirque. Mes bras se couvrirent de blessures, mais souffrirent moins que le velours des fauteuils du salon sur lesquels, au désespoir de ma mère, elle se faisait régulièrement les griffes pour en assurer le tranchant.
J'ai grandi ; elle a vieilli, sans beaucoup changer en apparence. Elle est devenue plus calme, me disais-je parfois avec un brin de mauvaise foi, sachant bien que c'était moi qui avais renoncé à la provoquer. Mes mains et mes bras n'étaient plus en sang et nos relations devinrent moins ludiques, sans doute, mais plus calmes, voire contemplatives. Elle aimait dominer la situation depuis le bahut qui se trouvait dans le salon juste derrière l'un des fauteuils à haut dossier qu'elle avait massacrés. Lorsqu'elle était jeune, elle en atteignait le sommet d'un seul bond, sans effort, avant de rejoindre d'un petit saut élégant son repaire favori ; il lui arrivait de préférer rester sur le fauteuil ; elle se couchait alors en équilibre instable, pattes sagement repliées, sur l'arête supérieure du dossier, et me regardait tranquillement comme pour me mettre au défi d'en faire autant. Telle était du moins l'impression que je ressentais devant ce spectacle étonnant - impression vraisemblablement imputable à mes remords de dresseur raté. Elle cherchait d'elle-même la difficulté : je l'ai vue parfois bander ses muscles, fixer du regard le sommet convoité, en évaluer la hauteur et réussir l'exploit d'un trajet direct plancher-buffet sans la médiation du fauteuil. Et puis, insensiblement, au fil des années, ses forces ont décliné. Elle a d'abord renoncé au buffet ; puis n'a plus visé le haut du dossier. Elle restait volontiers couchée de longues heures sur le siège du fauteuil, fidèle au lieu, mais à l'étage en dessous. Enfin elle a eu du mal à se hisser sur ce siège lui-même qui est devenu le toit de sa nouvelle retraite.