Sigila, n° 33. Le scandale, O escandalo

Sigila, n° 33. Le scandale, O escandalo

Quatrième de couverture

Si le scandale (du grec skandalon, piège, obstacle) est bruyant, ce qui précède son éclatement est secret. Diverses analyses de ce secret et descriptions de scandales sont ici effectuées, tant dans le domaine de la politique que dans celui des Beaux-Arts (musique, peinture, sculpture), de la poésie, de la littérature, de la psychanalyse et de l'histoire, à différentes époques et dans divers pays.

Sigila se propose de prendre en compte et de susciter des approches pluridisciplinaires du thème auquel elle se consacre : la figure du secret.
Le secret, thème inépuisable de la littérature, des sciences humaines, sociales et exactes, de l'histoire, du droit, de l'art, de la vie quotidienne, intervient dans toutes les cultures. Aussi Sigila prétend-elle à une dimension interculturelle. Franco-portugaise depuis sa création, elle accueille désormais des contributions en différentes langues.
Rassembler les résultats des recherches sur le secret et mettre en lumière, grâce à la confrontation entre divers champs culturels, des convergences, ou des dénivellations, entre les problématiques concernées, est un des principaux objectifs de Sigila. Esquisser des relations, des échanges et des interférences entre le secret et les situations qui s'en rapprochent - l'énigme, le mystère, la dissimulation, le mensonge, le silence, l'aveu, le déni, etc. - en constitue un autre.
Publication semestrielle, Sigila est doublement thématique puisque chaque numéro s'attache à un aspect spécifique de la problématique du secret.

Extrait de Sigila, n° 33. Le scandale, O escandalo

Extrait du préambule

Histoire du mot «scandale»

Le mot «scandale» est d'un emploi courant, sans qu'on sache très bien ce qu'il veut dire réellement, sinon qu'il a une grande force de frappe, qu'il éclate en quelque sorte comme une bombe dans un univers clos, qu'il révèle ce qui aurait dû rester caché, ou tout au moins non exprimé. «Le roi est nu», voilà le scandale de la vérité révélée par un enfant dans le célèbre conte d'Andersen. Mais ce sens, évident aujourd'hui et dont les médias font leur miel quotidien, est-il en accord avec son histoire, ses origines, son étymologie ? C'est ce que nous allons essayer d'examiner.

Les origines

Le mot, d'origine grecque, est passé dans les langues modernes à travers le latin de la Vulgate, la traduction latine de la Bible par saint Jérôme. Si nous ouvrons le Bailly, nous trouvons les seules équivalences suivantes pour skandalon : «piège placé sur le chemin, obstacle pour faire tomber». Toutes les références renvoient à la Bible grecque, celle des Septante pour l'Ancien Testament, entreprise en 265 av. J.-C. à Alexandrie sous le règne de Ptolémée Philadelphe, pour adapter au monde hébraïque de langue grecque l'original hébreu, et au Nouveau Testament, écrit directement en grec, la langue véhiculaire dans la partie orientale de l'Empire romain, alors que l'araméen était la langue parlée en Palestine. Le mot n'existe donc pratiquement pas en grec classique.

Dans la Bible il traduit la plupart du temps le mot hébreu moqesh, qui peut se rendre par «filet pour prendre les oiseaux», «piège, lacet, amorce, appât», et, d'un point de vue plus humain, «sujet de chute, de ruine.» Ce nom vient de la racine YQSh, «tendre un piège à oiseaux», «poser des lacets», et, au sens passif, «être pris au piège.» On peut encore rapprocher de cette racine le nom de métier yaqosh, «l'oiseleur».
Comme on le voit, le mot skandalon n'a retenu qu'une partie des sens de l'équivalent hébreu. Il vient, pense-t-on généralement, de la racine indo-européenne skand-, ou skend-, que l'on retrouve en sanskrit dans le verbe skandati, «sauter, grimper», et dans plusieurs mots latins familiers : scanda, is, ère, scandî, scansum, «monter, escalader, grimper», et ses dérivés, ascendere, «monter, s'élever», et descendes, «descendre», «en venir à», «se laisser aller», «se résoudre», «condescendre», etc. Du verbe scando dérive le nom abstrait scansio, l'«action de monter», mais aussi l'«échelle des sons, la gamme»; d'où les mots français scander et scansion qui évoquent pour les latinistes le sens bien connu d'«analyser un vers en ses éléments métriques.» Les hellénistes ont également rapproché le mot skandalon d'autres mots grecs, comme skôlon, «obstacle, empêchement», skôlos, «pieu, poteau, épine, piquant», skazô, «chanceler, être peu solide, boiter», ou encore de la racine indo-européenne ska-, qui veut dire «couvrir, cacher.»