Grace de Monaco : la glace et le feu

Grace de Monaco : la glace et le feu

Elizabeth Gouslan, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Les livres tiennent une place si grande dans mon existence que je redoute toujours de déménager par crainte de les perturber en changeant leur adresse.

Quatrième de couverture

Star adulée, oscarisée et splendide, Grace Kelly prit une étrange décision au sommet de sa gloire : elle choisit une retraite anticipée sous les palmiers monégasques. Cette enquête qui va de sa naissance dans une famille fortunée de la côte Est jusqu'à sa mort tragique lève le voile sur des aspects ignorés de celle qu'Hitchcock appelait la "cool blond", et que John Fitzgerald Kennedy rêvait d'épouser.

De Philadelphie à Hollywood, de Monaco à Paris, on assiste à la métamorphose d'une femme. Il y a, bien sûr, le récit d'un conte de fées mais ce conte est parsemé de taches sombres. La biographe nous dévoile ici les coulisses d'un rêve américain qui s'achève sur la Côte d'Azur, où Grace Kelly apparaît telle qu'elle fut : obsédée par un père qui la dénigrait, multipliant les aventures (de Clark Gable à Oleg Cassini), mère comblée et princesse plus que parfaite.

S'appuyant sur des témoignages inédits, ce portrait doux-amer, libre de ton et de forme, est écrit dans une langue qui modernise son sujet et nous restitue la femme vivante derrière l'icône.

Elizabeth Gouslan est journaliste à Madame Figaro. Elle a déjà publié, chez Grasset, une biographie de Jean-Paul Gaultier et, chez Robert Laffont, une biographie d'Ava Gardner.

Extrait de Grace de Monaco : la glace et le feu

C'est si bon

Sur la place du Casino, une foule compacte armée d'appareils photo numériques assiège la porte-tambour de l'Hôtel de Paris dans l'espoir d'apercevoir une tête couronnée, le troisième rôle d'une série télé, un champion de tennis en smoking. Le soleil, accessoiriste docile, offre un doux éclairage à cet écrin multi-mitraillé dans les pages de Life, de Paris Match ou de Jours de France. Inchangé depuis les années cinquante, décennie bénie où Grace Kelly, attachée de presse de luxe, fit sortir le triangle d'or de l'anonymat. En face du palace Belle Époque édifié par Charles Garnier, des grappes de familles Scandinaves suçotent leurs cornets de glace, debout, devant le Sporting, économisant ainsi le prix d'une consommation (5 euros l'expresso). Des jeunes filles tokyoïtes arpentent le bitume, les bras chargés de paquets-cadeaux griffés Hermès. Si le temps se couvrait il pleuvrait des dollars mais il fait toujours beau à Monaco. Cette piazzetta d'aquarelle dont on fait le tour en une minute chrono, c'est ça Monte-Carlo ? Un festival de Cannes miniature, un parc d'attractions moléculaire où les curieux bivouaquent ?
Brochette de Ferrari rouge poivron, de Maserati, de Jaguar et de Porsche, barbecue de voitures de police banalisées, tombeau des vanités chauffé à blanc : Monte-Carlo telle quelle, carte postale kitschissime. Ce soir, Albert et Charlène reçoivent. Sur la terrasse de la Salle Empire, au crépuscule (rose tyrien, le ciel, bleu anthracite, le Rocher), deux cents invités gazouillent en cinq langues. Une pédiatre syrienne, fraîchement exilée, cherche un bon parti : «Everybody is looking for a husband, here, darling !» Un trader iranien, sosie de Porfirio Rubirosa, présente sa femme et sa fille, lianes mimétiques (qui est l'épouse, qui est l'enfant ?). On se donne rendez-vous à Édimbourg, lieu de villégiature de la bonne société, terre écossaise fertile en châteaux médiévaux. Les robes sont signées Prada, les iPhone Chanel et les liftings Docteur Commare (7, avenue Princesse Grace). Sur le trottoir, les badauds s'attardent, épiant l'aréopage jet-set tandis que les membres du Monaco Ambassadors Club, fondé par Grace Kelly il y a des lustres, attendent, eux, Sa Majesté en grignotant des nems aux figues.
Soudain, un orchestre cacochyme squatte l'estrade de la salle Grand Siècle, moquettée bleu de France. Une poignée de jolies filles se dirigent vers la porte d'entrée. Murmures, affolement muet. Au signal d'un petit homme frétillant, les musiciens attaquent «C'est si bon». Louis Armstrong, Bing Crosby et Sinatra faisaient swinguer High Society, cette comédie hollywoodienne où Grace étincelle. Grisé par le tempo, étourdi de bonheur, le vice-président du Club se fraye un passage et se courbe devant Sa Majesté. Albert II, Son Altesse sérénissime, le prince souverain de Monaco, marquis des Baux, duc de Valentinois et de Mazarin, marquis de Bailli et comte de Carladès (liste non exhaustive). A ses côtés, le surplombant d'une bonne tête, apparaît la princesse Charlène. Charlène Lynette Wittstock, née à Bulawayo, Zimbabwe, dont les commerçants monégasques disent sans détour : «Grace se donnait tant de mal ! Toujours souriante, nous faisant des petites visites amicales. Mais Charlène : rien. Elle ne se conduit pas du tout comme la mère d'Albert !» Or, elle est là, silhouette souple et platinée, coupe courte avec mèche fatale, vêtue d'une robe à col roulé en tricot blanc cassé, parfaitement inadaptée à la température tropicale de cette soirée d'été. Les VIP forment désormais une haie d'honneur autour d'Albert et de Charlène. Les flashes crépitent, les pieds des vieillards sont piétines sans pitié, les diamants Cartier s'entrechoquent. Chromo couleur sépia d'une Riviera figée dans son autocélébration, temps suspendu. Ici, le jeune se fait rare. Génétiquement «out», il vieillit avant l'heure. A Monaco, la crise d'adolescence se manifeste par un accident de bobsleigh à Courchevel, un refus de pratiquer le polo pour s'opposer à papa, rien de plus, rien de grave.