Sans faille

Sans faille

Quatrième de couverture

Ils sont cinq. Cinq amis, la trentaine, qui se retrouvent après plusieurs années pour une randonnée dans les Pyrénées, le temps d'un week-end. Romuald, Le gamin des cités à qui tout a réussi, a invité Théo, Dorothée, David et Juliette dans son luxueux chalet. Mais la montagne lui est-elle aussi familière qu'il l'a laissé croire ? Le groupe s'égare, d'anciennes inimitiés ressurgissent, les secrets de chacun se font jour. Jusqu'au drame. Impensable. Imprévisible ? C'est du moins ce qu'ils croient, au début...

Connaît-on vraiment ses amis ? Le nouveau roman de Valentin Musso nous plonge au coeur d'une histoire vertigineuse et fascinante.

Né en 1977, VALENTIN MUSSO est agrégé de lettres et enseigne la littérature dans les Alpes-Maritimes. Il est l'auteur de plusieurs romans, dont Les Cendres froides (Points. 2012) et Le Murmure de l'Ogre (Seuil. 2012. Prix Sang d'encre des lycéens et Prix du polar historique).

Extrait de Sans faille

VENDREDI : PREMIER JOUR

1

«Et qu'est-ce qu'il fait exactement ?» avait-elle d'abord demandé.
Mais pour Théo la question avait sonné comme : «Combien il gagne exactement ?»
«Un boulot dans le genre du mien.»
Ça ne l'avait pas éclairée pour autant. Modélisation, formalisation des problèmes financiers, codes de calcul... L'analyse quantitative, elle n'y comprenait rien. Elle savait que Théo travaillait pour les banques, les sociétés financières et tout le toutim... qu'on les avait accusés des pires maux après la crise, et que ça le mettait dans une rogne noire qu'on fasse d'eux des boucs émissaires. Il valait d'ailleurs mieux éviter de le lancer sur le sujet, parce qu'il faisait alors les questions et les réponses. «L'il-lu-sion-du-con-trô-le, disait-il en égrenant chaque syllabe. Tu parles ! Quelle illusion ? Je me suis bouffé des probabilités et des calculs différentiels toute ma vie, et ce que je peux dire, c'est qu'on ne se creuserait pas la tête pendant des mois à élaborer des modèles si on n'était pas sûrs de faire une juste évaluation des valorisations des options.» Gérer les risques, voilà ce qu'il faisait. Elle était déjà perdue, mais peu importait, lui continuait de plus belle : il parlait de transformation d'actifs, liquidités, modèles stochastiques et, pour finir, se dédouanait en vitupérant les traders et les banques qui refourguaient en obligations des créances risquées.
Alors oui : «Un boulot dans le genre du mien», mais aussitôt après il avait ajouté une vacherie dont il avait le secret, pour le dévaloriser, bien sûr, et faire comprendre qu'il n'avait probablement pas la même situation, le même «standing» de vie que lui. Il l'aimait bien, d'ailleurs, ce mot : standing.
Quand il y songeait, Théo se disait qu'il n'était vraiment pas un «mauvais type» - c'était l'expression précise qu'il utilisait dans ses dialogues intérieurs -, mais il avouait volontiers devant son tribunal mental qu'il avait tendance à écraser les autres. Il le faisait sans méchanceté, comme on l'aurait dit d'un chat qui torture des rongeurs par instinct. Oui, il y avait quelque chose d'atavique dans les rebuffades et les petites humiliations qu'il faisait parfois subir aux autres. Son père était comme ça. «La pomme ne tombe jamais loin de l'arbre», comme on dit. Ce n'était pas une excuse mais...
Même lorsque, adolescent, il se montrait exemplaire, qu'il accumulait les notes brillantes, qu'il réussissait ses examens, qu'il ramenait à la maison la parfaite fille BCBG répondant à tous les critères établis par la famille Delcourt, son père arrivait toujours à lui mettre le moral à zéro par des paroles blessantes. Ce n'était jamais frontal. Le paternel avait au contraire l'art de vous fixer de son regard de velours - qu'il tirait d'une habile panoplie de prévenances destinées à vous amadouer -, qu'un étrange rictus au coin des lèvres annihilait déjà. Le compliment finissait toujours par se dégonfler comme un ballon ramolli. Dans la queue, le venin... Théo avait pris l'habitude de guetter dans la louange le fameux «mais» qui surgirait au moment où le non-initié s'y attendait le moins.
Dans son genre, Théo était plus franc du collier. Il sortait des vacheries pour les regretter aussitôt... du moins lorsqu'il s'en souvenait. C'était un autre trait de son caractère que d'arriver à occulter les épisodes gênants, ses propres manquements ou ses mesquineries.
Cette conversation avec Dorothée, par exemple, Théo l'a presque complètement oubliée. Et il préférerait qu'elle ne lui rafraîchisse pas la mémoire.