Marchand d'armes

Marchand d'armes

Quatrième de couverture

Bernard Cheynel est marchand d'armes depuis quarante ans. Son métier consiste à sillonner la planète pour vendre, aux meilleures conditions, avions de chasse, drones, missiles, chars, hélicoptères et munitions. Il travaille pour Dassault, Thaïes et Safran; la fine fleur de l'industrie française. Ses confidents sont les plus hauts dirigeants politiques du monde entier, avec lesquels, au fil du temps, il a su tisser des relations privilégiées. Indira Gandhi, Benazir Bhutto et le colonel Kadhafi auront été de ceux-là. Peu d'hommes auront brassé autant de millions d'euros en liquide, et auront été conduits, ce faisant, à corrompre les plus hauts placés. Pour autant, Bernard Cheynel s'en sera toujours tenu à ce principe : ne jamais verser de rétrocommissions aux politiques français. Les demandes n'auront pourtant pas manqué...

Voici les mémoires de l'homme qui a tutoyé les protagonistes de l'affaire Karachi, de l'affaire Gordji, de l'affaire Agusta-Dassault et de l'affaire des vedettes de Cherbourg.

Catherine Graciet, qui écrit le livre avec Bernard Cheynel, a déjà publié plusieurs enquêtes dont La Régente de Carthage, Le Roi prédateur et Sarkozy-Kadhafi : histoire secrète d'une trahison.

Extrait de Marchand d'armes

Une photo de nous enlacés

Une vieille photo sépia de nous enlacés. C'est tout ce que j'ai gardé d'elle. Elle, c'est Françoise de Grosbois, qui m'initia au monde. Alors âgée de 38 ans, elle avait jeté son dévolu sur le gamin de 21 ans que j'étais. Eurasienne, racée et subtilement mythomane, elle m'expliqua être la fille naturelle du milliardaire Pierre Wertheimer. Elle était en réalité sa maîtresse. Il avait 75 ans, elle s'ennuyait, et l'heure était à la fête en cet été 1963. J'achevais mes études au Haras du Pin, que j'avais intégré après le lycée agricole de Cibeins, dans l'Ain. Je venais de rentrer chez ma mère, à Deauville, pour les vacances.
Deauville ! Cet été-là, où il ne fit guère meilleur que les années précédentes, la ville se révéla à moi dans son tourbillon de Rolls étincelantes, de Bentley, dans sa luxure enivrante et ses femmes endiamantées.
Dès le début de notre liaison, je pris conscience que Françoise m'ouvrait les portes d'un autre monde. Celui de ces fastueuses villas où se pressait la jet-set : Gorizia, propriété de l'Aga Khan, où aima séjourner Rita Hayworth, la villa Strassburger, rachetée aux Rothschild par l'éditeur de presse américain... Deauville était alors un épicentre mondain.
Bien que tout juste majeur, j'avais commencé à me montrer dans des endroits de qualité pour tenter de me faire un nom et un carnet d'adresses. Le restaurant de Jacques Miocque, où le Tout-Paris se presse encore, le Ciro's, le Brummel, ce club où les joueurs du casino achevaient la nuit dans la fumée et l'ivresse. J'y côtoyais le play-boy dominicain Porfirio Rubirosa, entouré d'un essaim de vieilles Américaines en pâmoison, la future Martha Barrière qui arrivait de Paris... Je montais des chevaux au poney club de Deauville, prisé de Yasmina, la fille de Rita Hayworth et du prince Ali Khan. Mais avec Françoise, c'était une autre classe. Pierre Wertheimer, descendant d'une illustre dynastie alsacienne, était le propriétaire de la maison Chanel et des parfums Bourgeois. Il possédait son écurie de course et avait remporté le derby d'Epsom grâce au célèbre Lavandin. Il s'était fait construire un yacht de quarante mètres, baptisé Mathilda en hommage à sa mère, qu'il avait amarré dans le port de Deauville. Plus précisément dans le bassin Morny, réservé aux yachts les plus imposants. Ce monde me faisait rêver mais demeurait hors de ma portée.
Alors, lorsque Françoise me susurra que Pierre voulait nous inviter sur le bateau à une certaine condition, elle et moi, je n'hésitai pas une seconde. «Je suis là pour le choc, Françoise pour le chic et Pierre pour le chèque !» m'écriai-je. Pierre Wertheimer entretenait autour de lui une poignée d'aristocrates fauchés et décadents avec lesquels il jouait aux cartes tous les après-midi. Ils aimaient épier les jeunes couples en pleins ébats amoureux. J'assumai pleinement d'être un gigolo, payé par Wertheimer pour se produire devant des voyeurs, car cela me permettrait de gagner mon strapontin au sein de la gentry deauvillaise.