L'amour sur un plateau

L'amour sur un plateau

Quatrième de couverture

«À un maquilleur qui lui faisait remarquer que Rita Hayworth était en sueur sous les projecteurs, Orson Welles répliqua, royal : "Les animaux suent, les humains transpirent, Mme Hayworth irradie." C'était sur le plateau de La Dame de Shanghaï. Harry Cohn, le patron de la Columbia, ne décolérait pas. Le nabab jura que c'était la dernière fois qu'il embauchait quelqu'un pour diriger un film et jouer dedans en même temps. Pourquoi ? "Parce que je ne peux virer ni l'un ni l'autre !"»

É.N.

Éric Neuhoff : journaliste et écrivain français il a obtenu, pour son récit Barbe à papa, le Prix des Deux Magots ; pour La Petite Française, le Prix Interallié ; pour Un bien fou, le Grand prix du roman de l'Académie française. Critique de cinéma et de littérature au Figaro, il collabore aussi au Masque et la Plume sur France Inter et au Cercle sur Canal+. Ses derniers livres sont Pension alimentaire, Muffle et Dictionnaire chic du cinéma.

Extrait de L'amour sur un plateau

ORSON WELLES
ET
RITA HAYWORTH

UNE SI BELLE ILLUSION

Parole malheureuse. À un maquilleur qui lui faisait remarquer que Rita Hayworth était en sueur sous les projecteurs, Orson Welles répliqua, royal : «Les animaux suent, les humains transpirent, Madame Hayworth irradie.» C'était sur le plateau de La Dame de Shanghaï. Le couple était déjà séparé depuis deux ans. Harry Cohn, le patron de la Columbia, ne décolérait pas. Qu'est-ce qui avait pris à Welles de teindre sa vedette en blond platine, de lui couper les cheveux ? Le nabab jura que c'était la dernière fois qu'il embauchait quelqu'un pour diriger un film et jouer dedans en même temps. Pourquoi ? «Parce que je ne peux virer ni l'un ni l'autre !» Cohn avait même fait poser des micros dans les bureaux de Welles qui, facétieux, arrivait le matin en saluant son auditoire invisible et partait le soir en lui donnant rendez-vous pour le lendemain. Le film, vénéneux, sortit six mois après le divorce. Truman Capote fut presque le seul à l'apprécier. La postérité a remis les choses en perspective. Le yacht sur lequel se passe la moitié de l'histoire était celui d'Erroll Flynn qui débarquait parfois sur le tournage. Où étaient les filles ? Où étaient les bouteilles ? La séquence de l'aquarium, avec les requins en arrière-plan, a frappé les esprits. L'histoire du scorpion et de la grenouille est devenue fameuse. On ne parle même pas de la fin, dans le Luna Park désert, avec les miroirs qui se brisent à chaque détonation. Tout cela appartient à la mythologie.
Rita Hayworth fut un des plus beaux châssis qu'ait lancés Hollywood. À l'origine, elle était danseuse. Elle s'appelait Margarita Cansino. Un mérite : elle a toujours repoussé les avances de Harry Cohn, qui n'en revenait pas de cette audace. Seuls les anges ont des ailes la révéla au public. Fred Astaire fut son partenaire dans L'amour vient en dansant et O toi ma charmante. En 1941, elle orna la couverture de Life, à genoux sur son lit. Les CI en étaient fous. Le cliché n'échappa pas à Orson Welles. Il était au Brésil en train de se débattre avec les rushes de It's All True. L'enfant terrible des studios jura d'avoir Rita Hayworth, d'en faire sa deuxième femme. Pari tenu. Ils se marieront le 7 septembre 1943. Il n'avait pas trente ans. Il avait affolé l'Amérique avec son émission de radio La Guerre des mondes. Il avait signé un chef-d'oeuvre, Citizen Kane. La RKO avait massacré son film suivant, La Splendeur des Amberson. Une rencontre entre la pin-up et l'auteur maudit est organisée. Il s'accroche. Elle met cinq semaines à lui répondre au téléphone. C'est une grande bringue toute simple. Être une star ne l'amuse pas du tout. C'est un job, rien de plus. Le génie de Welles l'intimide. Un solide complexe d'infériorité la taraude. À cela s'ajoute une enfance difficile, avec inceste à la clé. Son ex-mari la harcèle. Elle est d'une jalousie maladive. Orson met ça sur le compte de son sang gitan. (...)