L'Oural en plein coeur : des steppes à la taïga sibérienne

L'Oural en plein coeur : des steppes à la taïga sibérienne

Quatrième de couverture

Dans L'Oural en plein coeur se mêlent deux quêtes, l'une amoureuse, l'autre ethnographique.
Passionnée par les peuples en sursis, Astrid Wendlandt se lance sur les traces des derniers autochtones de l'Oural, vaste chaîne de montagnes qui sépare l'Europe de l'Asie. Partie pour retrouver son ancien amour, un rockeur de Tcheliabinsk, elle va s'aventurer dans une recherche qui peu à peu déjoue ses plans, échappe à ses objectifs. À la place d'une civilisation ancienne, elle trouve un monde en devenir. Des mois durant, elle côtoie des familles qui ont fait un bras d'honneur à la société, des communautés vivant en semi-autarcie, des esprits libres et des âmes échouées.
L'Oural semble être le conservatoire des folies et des espoirs d'une humanité russe qui se cherche.

«Jamais un livre ne nous avait autant convaincus que le voyage est une métamorphose.»
Sylvain Tesson

Franco-canadienne, Astridt Wendlandt explore les confins de la Russie depuis presque vingt ans, la moitié de sa vie. Correspondante au Moscow Times dans les années 1990, elle rejoint plus tard la rédaction du Financial Times à Londres puis à Moscou. Depuis 2004, elle est journaliste à l'agence de presse Reuters à Paris. Son récit de voyage sur les nomades de Sibérie, Au bord du monde, est paru aux éditions Robert Laffont en 2010.

Extrait de L'Oural en plein coeur : des steppes à la taïga sibérienne

Extrait de l'avant-propos

Il arrive qu'on se sente chez soi ailleurs. Dans quelques rares endroits lointains, tout semble plus authentique. La pensée y est limpide, l'impulsion de vie intense. On y devient même parfois meilleur. Ce lieu, pour moi, c'est la Russie. Depuis presque vingt ans, la moitié de ma vie, je m'y rends régulièrement sans savoir pourquoi. Ce n'est qu'une fois rentrée que je saisis ce que j'y ai gagné. Au fil des années, j'ai acquis un robuste instinct de survie, une mansuétude pour les déséquilibrés, un abandon à l'imprévu et une certaine placidité face à l'adversité.
Je viens d'une génération qui honnit la Russie et pense, comme le marquis de Custine, que c'est «le pays de la terre où les hommes sont le plus malheureux» car il est régi par le mensonge et la barbarie ; nul homme ne peut y être vraiment libre. Certes, l'histoire russe baigne dans le sang, le pouvoir extermine ses génies depuis des générations et bâillonne sans relâche l'opposition et la presse et, depuis peu, les homosexuels aussi.
Pourtant la liberté, pour moi, commence en Russie. Même si le FSB, le successeur du KGB, contrôle toutes les strates de la société, il y règne encore un tendre désordre que l'on ne retrouve plus dans des pays comme la France où chaque fait et geste est policé. En Russie, tout problème trouve sa solution, même si cela implique parfois de sortir son portefeuille. Moyennant quelques billets, on peut s'entendre avec n'importe qui, le milicien, le médecin, le juge ou le quidam. Si je n'étais pas issue d'un pays si tristement corseté par sa bureaucratie, j'aurais moins d'indulgence pour ces pratiques douteuses qui pimentent le quotidien russe.
Le voyage sert à tordre le cou aux idées reçues et à affûter son regard. Vu du ciel, le contraste entre l'anarchie de la Russie et le rigorisme de certains pays européens saute aux yeux. Passé les forêts de Biélorussie, les grands espaces indisciplinés cèdent la place à un paysage quadrillé. Chaque centimètre de terre ou de pierre, chaque bosquet, clairière ou closerie a été méticuleusement agencé. On comprend alors que la Russie possède ce que l'Europe n'a plus : de l'espace. La dimension infinie du pays ouvre l'esprit de celui qui le contemple. La Sibérie est l'un des derniers endroits où l'on peut encore disparaître, vivre à des centaines de kilomètres du premier village et imaginer qu'il reste encore des forêts vierges des pas de l'homme. Après la Sibérie, plus rien ne semble sauvage en Europe.
J'ai passé plusieurs étés à marcher dans la toundra avec les derniers éleveurs de rennes nenets entre 2002 et 2007 et, plus tard, je suis partie à la recherche d'autres peuples en sursis dans les montagnes de l'Oural, aux portes de la Sibérie. Finalement, je n'ai vu personne qui réponde à cette définition - j'ai trouvé mieux. Au lieu d'une civilisation ancienne et oubliée, j'en ai découvert une en devenir. Des hommes et des femmes, souvent érudits, parfois aisés, avocats, hommes d'affaires et artistes ont fait un bras d'honneur à la société et largué les amarres pour s'inventer une autre vie, plus simple, resserrée autour du travail de la terre. Des centaines de familles vivent en semi-autarcie dans les plaines de l'Oural et se créent un nouvel avenir, inspirées par Anastasia, la chamane de la taïga sibérienne, une héroïne de roman russe, qui appelle à une communion avec la Nature.
Au départ, j'étais partie dans l'Oural pour revoir un rockeur russe que j'avais aimé passionnément quinze plus tôt. En tentant de renouer avec cet ancien amour, contre toute attente, j'ai vécu une nouvelle idylle. «Ce qui ne se passe pas est pour le mieux», disent les Russes. Il faut faire confiance à la vie et lâcher prise pour faire place au meilleur.