Moi, empereur du Sahara

Moi, empereur du Sahara

Jean-Jacques Bedu, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Présence féconde des livres ; je me dis qu'il est parfois inutile de les lire, car seule leur présence me suffit. Le livre me donne la sécurité quand je suis inquiet, le calme quand je suis agité, et il me transporte sur les hauteurs quand je veux bien m'élever. Il y a un mystère dans le pouvoir de certains livres. Il est possible que le livre garde emmagasiné dans ses pages, quelque chose de la force que posséda l'auteur et que cette force soit transmissible. Chaque livre possède sa part de lumière entre ses pages, et il suffit de les tourner pour être éclairé.

Quatrième de couverture

«De Mogador à Tombouctou, tout le Sahara savait qu'un fêlé avait débarqué au Cap Juby, un homme très riche...»

Après avoir fait les quatre cents coups entre casinos, cabarets, demi-mondaines et Jockey Club, Jacques Lebaudy, richissime héritier des Sucres Lebaudy, décide de conquérir un empire, à l'instar de cet Antoine de Tounens qui avait fondé le royaume de Patagonie. Il jette son dévolu sur la pointe septentrionale de l'Afrique où il débarque le 18 juin 1903, s'autoproclamant Jacques Ier, empereur du Sahara... Cette folle équipée, qui sèmera la panique au sein de toutes les chancelleries, fera de lui le personnage le plus ridicule de la Belle Époque.

Un grand roman d'aventures, qui nous entraîne au temps de la conquête coloniale dans les tribulations tragi-comiques d'un singulier mégalomane. Une histoire rocambolesque et pourtant véridique qui a valu à Jean-Jacques Bedu le prix Pierre Benoit.

L'AUTEUR : Vice-président du Centre Méditerranéen de Littérature, délégué général et membre du jury des Prix Méditerranée, Jean-Jacques Bedu a publié plusieurs essais, dont Francis Carco au coeur de la bohème (éditions du Rocher) - couronné par plusieurs prix littéraires -, Bohème en prose (Grasset) et Pablo Casais, un musicien, une conscience (Gallimard).
Moi, empereur du Sahara est son premier roman (prix Pierre Benoit du roman romanesque).

Extrait de Moi, empereur du Sahara

Paris, Jardin du Luxembourg, fin janvier 1882

Il y avait foule autour du kiosque à flonflons, et le chef d'orchestre faisait fi du bruit pour imposer la mesure. Aux premières notes de musique, les couples se mirent à zigzaguer, onduler, farandoler et pirouetter en s'enlaçant. La plupart des femmes étaient trop grasses ou bien trop maigres. Les hommes, le chapeau sur la tête, plastronnaient devant ces filles à l'air effarouché, se livrant sans résistance, dès qu'on les chatouillait, à la morsure du premier baiser. Les spectateurs, jouissant du spectacle, faisaient un cercle autour des danseurs et, quand le morceau prit fin, les grisettes se mirent, de concert, à glapir comme des grues, ce qui eut pour effet d'exaspérer Amicie qui brodait sur un banc.
- Jules, regardez ces poules. Cette chair frelatée qui s'anime et tressaute me dégoûte. On a envie de leur donner vingt sous pour manger un bifteck et boire un verre de bière. Quant à leurs hommes, ce ne sont que des suppôts d'estaminets crasseux !
Jules ne disait rien. Un éclair dans ses yeux veules trahissait la joie qu'il avait d'observer ces déhanchements de corps, et il esquissa un sourire bestial flairant le rut. Il les connaissait trop bien, ces filles du Luxembourg. Il y avait les veuves qui, en guise de consolation, venaient chercher une aventure galante ; les apprenties modistes gambadant comme des canailles, se réfugiant derrière les portes d'immeubles en dégrafant leurs corsages ; les petites ouvrières consentant, en l'échange d'une croûte ou d'un bock, à une défaillance peu tarifée, et à proximité des deux portes, on trouvait des beautés peu vêtues pour la thune. Plus loin, derrière des massifs ombreux et touffus, la chose se passait entre femmes. Jules se tourna vers son épouse qui continuait son ouvrage.
- Madame, il faut bien que le petit peuple s'amuse. H est vrai que les loisirs en votre compagnie ne sont guère légion. Cette promenade dominicale que vous m'imposez m'exaspère.
Soulevée par la force volcanique de cette nouvelle agression, Amicie se retint de déverser toute sa lave faite d'un magma de haine et de rancoeurs. Elle n'ignorait rien des écarts de son mari, se jurant, pour avoir enfin la paix, de se préparer bientôt à la guerre.
- Que connaissez-vous des joies du petit peuple, monsieur, vous qui l'exploitez sans vergogne ? Je ne sais ce que vous manigancez encore, mais cela ne me dit rien qui vaille.