Spy 2014 : École lacanienne de psychanalyse (revue)

Spy 2014 : École lacanienne de psychanalyse (revue)

Quatrième de couverture

«La position de la psychanalyse, dis-je, sera foucaldienne ou ne sera plus.» C'est ainsi que, à son séminaire, Jean Allouch fit cette déclaration en première personne ; quelques quinze ans plus tôt, il avait montré un effet Foucault incisif sur le frayage de Jacques Lacan dans l'une des versions de son «retour à Freud». Foucaldienne, la psychanalyse l'est dès son premier pas, l'invention de la psychanalyse par Sigmund Freud étant ce refus du discours d'expertise. Du «se déprendre de soi-même», pointe de la curiosité philosophique selon Foucault, au «désêtre» de Lacan, terme à assigner à chaque analyse, y a-t-il une «même» inspiration ? Ce «même» ne saurait être une identité. Si, de l'un à l'autre, les modalités de la subjectivation ne sont pas identiques, elles mettent en jeu d'éventuelles modifications du sujet.

Annuelle, la revue Spy - dont c'est le deuxième numéro - prend son titre de l'accent mis sur la dimension spirituelle des objets de l'analyse. Dimension sensible au champ freudien dans les formations de l'inconscient, et aussi bien selon Lacan dans ce «quelque chose» qu'il isola sous le terme de signifiant. Michel Foucault adressa explicitement la question à la psychanalyse de savoir si elle n'avait pas perdu le tranchant qui caractérisait la spiritualité dans les écoles de philosophie antique.
En manière d'exercice spirituel, ce numéro de Spy 2014 renoue notamment avec l'inspiration qualifiée de «remède de cheval» annoncée (mais non tenue) par Jacques Lacan, consistant à pratiquer le non-signé des articles publiés dans la revue de l'École freudienne de Paris qu'il fonda : Scilicet. Revue publiée par les éditions de l'École lacanienne de psychanalyse, à une exception près, ce numéro de Spy est sans signatures.

Extrait de Spy 2014 : École lacanienne de psychanalyse (revue)

Tout d'abord un grand merci à Mathieu Dupas qui eut l'heureuse initiative (au moins pour moi, car elle m'a mis au travail, tandis que pour vous il est peut-être trop tôt pour le dire...) de m'inviter ici aujourd'hui. Un grand merci également à l'université d'Ann Arbor et à ceux qui, avec Mathieu, ont mis sur pied cette rencontre.

QUAND, QUAND, QUAND...
LA SPIRITUALITÉ EST LÀ QUAND...

I. Quand, en 1964, répondant à une journaliste du magazine Playboy, Jean Genêt déclare que l'homosexualité, qui lui a été imposée comme la couleur de ses yeux, est une bénédiction, de quoi s'agit-il ? De psychologie ? De sociologie ? D'anthropologie ? De philosophie ? De psychanalyse ? D'histoire ou de critique littéraire ? Non. Cela ne rentre dans aucune discipline universitaire aujourd'hui en place. Sa déclaration est proprement spirituelle. Elle relève d'une spiritualité encore non répertoriée quoique sans doute portée par le mot «queer» désormais en usage également en France, si toutefois l'on veut bien admettre que «bénédiction» n'a pas ici exactement le sens que le christianisme a donné à ce terme. Cela d'autant moins que ce propos prend ensemble, et sans nul besoin de les distinguer, une érotique (condamnée par la pastorale chrétienne) et une spiritualité.

II. Quand, en 1903, Daniel-Paul Schreber, célèbre cas dit de paranoïa, déclare apporter à l'humanité des vérités nouvelles sur le rapport alors vacillant de Dieu aux humains et à l'univers, de quoi s'agit-il ? On ne peut que répondre de même : le propos et tout son développement dans un volumineux ouvrage travaillé durant plus d'une dizaine d'années sont à la fois érotiques et spirituels. Avec Antonin Artaud, qui connut lui aussi l'hôpital psychiatrique, Schreber aurait pu dire : «Laissez-nous malades !» - un voeu que repoussent à toute force la psychopathologie, la psychiatrie et une certaine psychanalyse fortement médicalisée. C'est en ne le lisant ni en psychologue ni en psychiatre que l'on aperçoit que fort peu de gens ont, tel Schreber le théologien, distingué aussi finement diverses modalités du jouir : Wollust, la volupté, Seligkeit, la béatitude, et Genufi, la jouissance.

L'espagnol dispose, lui, de deux termes pour Genufi : goce et gozo. Il offre ainsi une belle occasion de signaler en quoi peuvent consister les effets fâcheux de la négligence de la spiritualité. Car, si les religieux utilisent systématiquement le terme gozo (plus proche de «béatitude»), les Latinos traduisant Lacan écrivent non moins systématiquement goce (plus «sexuel»). Seulement voilà, cela ne marche pas toujours, et devient même une malhonnêteté intellectuelle lorsque, s'agissant de sainte Thérèse d'Avila, on écrit goce, alors qu'elle ne se sert jamais que du terme gozo pour dire l'érotique qui la traverse. Ainsi, en négligeant la spiritualité, la psychanalyse perd-elle une belle occasion de s'instruire, autrement dit de se laisser déplacer dans ce qu'elle croit savoir.

III. Quand, en 1968, Pier Paolo Pasolini donne à voir Paul (nom du père dans Théorème) au désert, hurlant, nu comme un ver, et écrit à ce propos qu'il ne savait pas jusque-là «combien peut être divin, tout simplement, son membre», de quoi s'agit-il ? On ne saurait faire d'autre réponse que celle qu'ont exigée aussi bien Genêt que Schreber. Il en va de même pour le poing fermé de la jeune fille dans ce film : plutôt que d'identifier psychiatriquement ce geste comme une catatonie, il serait infiniment plus juste et plus heuristique de l'accueillir comme un signe de son souci de garder en main une trace de sa relation sexuelle avec l'hôte ou, plus précisément, du sexe de l'hôte.

(...)