Une petite femme

Une petite femme

Quatrième de couverture

«Oui, Monsieur. C'était une toute petite femme. Blonde, frêle, maquillée, elle se promenait dans la brousse en fumant des cigarettes américaines et, au début, nul au monde ne l'aurait empêchée de changer de robe deux fois par jour. [...] Et c'est ainsi que la petite femme nous arriva avec un nombre prodigieux de malles et un pékinois. Car elle avait emporté son pékinois avec elle !»

R. G.


Romain Gary (1914 - 1980)
Romancier français d'origine russe, il débute sa carrière dans la diplomatie française. Il écrit de nombreux romans dont Les Racines du ciel qui obtiennent le prix Goncourt en 1956. Il est également l'auteur de quatre ouvrages publiés sous le pseudonyme d'Émile Ajar notamment La Vie devant soi qui reçoit le Goncourt en 1975. Plusieurs de ses livres ont été adaptés au cinéma, tels que Clair de femme et La Vie devant soi.

Extrait de Une petite femme

UNE PETITE FEMME

Oui, monsieur. C'était une toute petite femme. Blonde, frêle, maquillée, elle se promenait dans la brousse en fumant des cigarettes américaines et, au début, nul au monde ne l'aurait empêchée de changer de robe deux fois par jour. Nous nous trouvions alors engagés en pleine forêt vierge, avec quatre cents kilomètres de voie ferrée entièrement achevés derrière nous. Pour quelqu'un qui arrive fraîchement du vieux pays, quatre cents kilomètres, ça n'a l'air de rien. Une paille ! Mais si vous pouviez seulement vous douter de ce que ça représente, arracher une distance pareille à la brousse ! L'ingénieur qui avait mené à bien cette tâche venait d'être évacué en hâte sur Saigon, avec une de ces sales fièvres qui finissent par avoir raison, sous le tropique, de l'organisme le plus résistant. Nous attendions son successeur avec impatience. Il arriva : c'était un garçon débordant de jeunesse, ce qui ne l'empêchait pas de connaître à fond son métier. Il s'appelait Lacombe. Depuis des années, je n'avais vu quelqu'un d'aussi sain et d'aussi heureux. Il plaisantait avec moi, avec mes hommes, avec les indigènes employés sur la voie et c'est tout juste s'il ne fit pas de grâces à l'araignée venimeuse qu'il trouva dans son lit un soir, en allant se coucher. Patience, pensais-je, ça lui passera. Rien de tel, contre la bonne humeur, que la forêt de l'Annam. J'en ai fait moi-même la triste expérience. Et, en effet, quelque temps après, ça lui avait passé. Il riait de moins en moins et finit par ne plus rire du tout. Il perdit le sommeil et passait ses nuits à veiller, debout, devant sa tente : je voyais dans le noir, le point rouge de sa cigarette. Il faut reconnaître, cependant, qu'il travaillait dur. Du matin au soir, il se traînait dans la pourriture, la carte à la main, pour essayer de tirer à la forêt quelques malheureux mètres de voie ferrée. Et le temps pressait, il fallait avancer le plus loin possible avant les pluies qui allaient interrompre les travaux pour des mois. Tout cela n'était pas précisément pour lui faire voir le monde en rose, pensai-je. Mais je me trompais. Ce n'étaient pas du tout ces soucis-là qui lui donnaient le cafard. Un soir, il se précipita sous ma tente, en hurlant de joie.
- Elle va arriver, Fabiani ! me cria-t-il. Elle va arriver !
Et il agitait sous mon nez l'enveloppe que la locomotive venait de lui apporter de Saigon.
- Qui ça ? interrogeai-je.
- Ma femme, mon vieux. Simone ! Elle s'est embarquée. Tu vas voir, c'est une femme épatante. Et courageuse... Tu l'aimeras bien, j'en suis sûr. On ne peut pas ne pas l'aimer !
Et c'est ainsi que la petite femme nous arriva avec un nombre prodigieux de malles et un pékinois. Car elle avait emporté son pékinois avec elle ! Lacombe me présenta.
- Sergent Fabiani, mon seul ami ici.