Un soir avec Kennedy

Un soir avec Kennedy

Quatrième de couverture

Je n'ai rien voulu changer à l'essentiel de ces notes jetées sur le papier au mois d'août dernier lors de ma rencontre avec le Président et Jacqueline Kennedy. Le regard bleu acier est posé sur moi fixement. C'est un regard d'une lucidité extrême qu'il est facile de prendre pour de la froideur. J'ai l'impression que le président Kennedy met sa passion et sa chaleur au service de la lucidité. «Vos enfants vivent dans les rues qui s'appellent : rue Anatole-France, boulevard Victor-Hugo, avenue Valéry. Us commencent ainsi dès leur plus jeune âge à sentir l'importance de l'histoire et de la culture. Nos rues portent trop de numéros et il y a partout des "Main Street" et des "Broadway". Nous avons assez de grands noms pour remplacer tout cela «Square Hemingway», «Melville Boulevard». J'aimerais bien qu'un gosse de douze ans revienne à la maison pour dire à sa mère, qui le gronde parce qu'il est en retard : «J'ai joué au base-ball dans la William Faulkner Avenue.» Il se tourne vers Jean et lui parle de cinéma. Je l'entends prononcer le nom de Belmondo.

R. G.

Romain Gary (1914 -1980)
Romancier français d'origine russe, il débute sa carrière dans la diplomatie française. Il écrit de nombreux romans dont Les Racines du ciel qui obtiennent le prix Goncourt en 1956. Il est également l'auteur de quatre ouvrages publiés sous le pseudonyme d'Émile Ajar notamment La Vie devant soi qui reçoit le Goncourt en 1975. Plusieurs de ses livres ont été adaptés au cinéma, tels que Clair de femme et La Vie devant soi.

Extrait de Un soir avec Kennedy

UN SOIR AVEC KENNEDY

Je n'ai rien voulu changer à l'essentiel de ces notes jetées sur le papier au mois d'août dernier lors de ma rencontre avec le Président et Jacqueline Kennedy. Et si l'admiration et la vive sympathie qu'ils m'inspirent n'apparaissent pas assez clairement dans ce texte, je ne veux pas jouer aujourd'hui de mon habileté d'écrivain pour orner mon simple chagrin. L'Amérique n'est pas mortelle et notre peine est donc pure : il ne s'y mêle aucune panique, aucun tremblement. L'Amérique a perdu un fils : elle n'a pas perdu un père. Elle a et aura toujours d'autres enfants.
A ceux qui, chez nous et ailleurs, se disputent déjà devant la dépouille pour essayer de déchirer l'Amérique encore un peu plus, je dirai ceci : l'Amérique ne se laissera pas faire. Il importe peu de savoir si c'est l'extrémisme, le fanatisme et la bêtise d'extrême gauche ou d'extrême droite qui ont abattu le président : il nous suffit de savoir que l'extrémisme, le fanatisme et la bêtise sont l'ennemi. C'était l'essence même de la pensée politique de John Kennedy, et ceux qui se réclament déjà de sa mémoire ne devraient pas avoir de préférence lorsqu'il s'agit des assassins.
- Croyez-vous que si Roosevelt ou Churchill avaient eu une autre attitude envers le général de Gaulle, ce dernier aurait aujourd'hui une conception différente des rapports avec nous ?
Le regard bleu acier est posé sur moi fixement. C'est un regard d'une lucidité extrême qu'il est facile de prendre pour de la froideur. On confond toujours facilement lucidité et froideur. J'ai l'impression que le président Kennedy met sa passion et sa chaleur au service de la lucidité.
- On parle volontiers chez vous d'Anglo-Saxons à propos de nous autres Américains. Pouvez-vous me dire ce qu'on entend exactement en France par Anglo-Saxons lorsqu'on évoque les États-Unis ?
Nous sommes dans la salle à manger de la Maison-Blanche. Le repas vient à peine de commencer. La conversation aussi. Nous n'avons même pas eu le temps de «bavarder», je dis bien «bavarder» : Kennedy vous interroge plus qu'il ne vous parle.
Ce cerveau admirablement équipé et d'une rapidité extrême - il mettait deux fois moins de temps à lire un texte qu'aucun de ses collaborateurs - semble avoir le goût de l'information, des faits précis, du renseignement de bonne source qui exclut parfois toute transition dans les entretiens et vous donne un peu l'impression d'être devant un examinateur. Cette façon de vous demander carrément, directement, et parfois même un peu brutalement, ce qui l'intéresse, est le seul privilège qu'il s'accorde dans ses rapports avec vous en tant que président de la plus puissante république du monde.