Le plus grand philosophe de France

Le plus grand philosophe de France

Quatrième de couverture

Un pirate juif hollandais, disciple de Spinoza (qu'il n'a jamais lu), se lance en politique : puisque le Code Noir lui interdit d'être esclavagiste, alors l'esclavage n'a pas le droit d'être. Un jeune comte, Alarmé de l'Implication, qui veut devenir le plus grand philosophe de France, en oublie de culbuter sa chère épouse, qui se désespère. Un petit prince noir obèse embarque sur une galère (d'esclaves) pour ce qu'il imagine être le pays du sucre : la France ! Autour d'eux, une chienne qui parle, une petite fille qui ne se sépare jamais de ses chaussettes, un curé qui pense que l'abstinence sexuelle lui conférera des superpouvoirs, un vieil infirme libidineux...
Tout un petit monde qui s'agite et s'échine à vivre sous l'oeil indifférent de Dieu qui préfère le sport à ce spectacle désolant des humains qui s'acharnent à chercher un sens à l'existence et à croire en lui... Humour, dérision, sens du romanesque, truculence, sensualité, émotion... on retrouve tout ce qui fait l'originalité et la profondeur de l'univers de Sfar, qui marie ici mieux que jamais esprit ludique et intelligence.

Joann Sfar naît le 28 août 1971 à Nice, dans une famille moitié séfarade moitié ashkénaze, où on lui raconte toutes sortes de mythes et d'histoires. Dès qu'il sait par quel bout tenir un crayon, il se met à dessiner. Vers quinze ans, il commence à expédier aux éditeurs un projet de BD par mois, qu'on lui refuse au même rythme. C'est aussi vers cet âge qu'il rencontre ses "mentors", Fred, Baudoin et Pierre Dubois (le modèle du Minuscule Mousquetaire). "Ils m'ont mis dans la tête des trucs sains. Tout ce que je fais, c'est pour leur plaire". Au début des années 80, armé d'une maîtrise de philo mention TB obtenue pour faire plaisir à son père, il entre aux Beaux-Arts à Paris, où il suit les cours du département de morphologie et dessine des natures mortes vraiment très mortes, comme les enfants à deux têtes et autres monstres de la collection de Geoffroy Saint-Hilaire, au Museum d'histoire naturelle. Il assiste même à des autopsies avec un copain légiste et dessine toutes sortes de boyaux. Ce qu'il tire finalement de cette expérience, c'est le plaisir de dessiner un être vivant, habillé, qui marche dans la rue. A 23 ans, surprise. Le même mois, Dargaud, Delcourt et l'Association répondent favorablement à ses envois. Depuis, il n'arrête plus. "La BD est quelque chose de compulsif, on doit en faire beaucoup. Et comme disait Charlier, c'est plus facile de mener dix histoires de front qu'une seule." D'où un foisonnement d'univers dont la cohérence est assurée par un cocktail très personnel de sentiment, d'humour et d'intelligence - sans oublier un charme graphique à tomber par terre.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Raphaëlle Leyris - Le Monde du 19 juin 2014

Extrait de Le plus grand philosophe de France

«Les juifs ont Spinoza.» Le père de Pietr répétait ça à chaque fois qu'il y avait une banqueroute. Et dès sa prime enfance, le Hollandais avait appris à s'enrichir grâce à la philosophie. On trouvait quelqu'un pour écrire du Spinoza, ce qui ne présentait guère de difficultés dans la mesure où les récipiendaires des maximes improvisées n'avaient pas la compétence nécessaire pour juger de la pertinence du travail. Ensuite, on faisait courir le bruit que les lettres étaient sulfureuses, qu'elles pouvaient mettre à mal les monarchies européennes. Il n'y avait plus qu'à vendre le papier, et à recommencer quelques villes plus loin. Ni son père ni lui-même n'avaient jamais ouvert un ouvrage de Spinoza. Ils savaient qu'il était question de regarder chacun à la même hauteur, d'expliquer que c'était mathématique, et le pouvoir tremblait, les notables frétillaient, s'asseyaient en cercle pour entendre des lectures auxquelles ils ne comprenaient rien. L'important, c'est de se nourrir. Et Spinoza remplissait très bien cet office. Selon les fois, Spinoza était encore vivant, prisonnier aux îles de Lérins avec un masque de fer, ou aux galères, déclamant en grec des maximes sur les raisons nécessaires de passer à une autre mécanique navigatoire. Ou alors, il était encore chez lui, arborait une tête frottée de blanc d'argent et un nez tavelé, comme dans les peintures de Rembrandt, mais avec la rudesse d'une esquisse au bambou. Pas musclé mais sthénique. «Un philosophe, même lorsqu'il n'est pas sportif, il a les ossements qui se présentent bien», répétait le père. Et de temps en temps, lorsqu'il fallait monter les prix, Spinoza venait de mourir.
Pietr n'avait jamais rien lu, pas plus que son père. Ça ne présentait guère d'importance puisqu'il avait subi la synagogue. Les rabbins ouvrent un parchemin, n'y comprennent rien et improvisent n'importe quoi. Le jazz n'existait pas en ce siècle des Lumières mais c'est exactement de cela qu'il s'agissait. Par la suite, voyageant de ville en ville, le père et son fils avaient croisé des tireuses de cartes et s'étaient esbaubis du fait qu'elles procédaient de même : chercher dans l'oeil crédule de l'auditoire ce qu'il a envie d'entendre, et le lui dire un peu différemment. Pour qu'à la fin de la démonstration, la lèvre souriante et les cils papillotant de reconnaissance, on vous confesse : «Vous avez exprimé exactement ce que je pensais !» Exclamation désarmante que le père de Pietr commentait in petto avec malice : «En réalité, celui-là ne pensait rien avant qu'on lui adresse la parole. Nous non plus. On a juste baratiné. Et il va mieux dormir cette nuit.»
Grâce à Spinoza, cette source d'énergie inépuisable, Pietr avait appris qu'on ne manquerait jamais de rien. Quelles que soient les circonstances, on pourrait raconter qu'il y avait au premier étage d'une bâtisse hollandaise un penseur qui réparait des lunettes et qui, entre deux polissages gnomonistiques, faisait des maximes. Après quoi, hop ! Spinoza dans votre salon. Envoyez la monnaie !