Une Parisienne dans la Grande Guerre

Une Parisienne dans la Grande Guerre

Quatrième de couverture

Je n'ai jamais rencontré autant de jolies femmes, me disait un maréchal des logis, venu de l'Est en mission pour quarante-huit heures.
Je crois qu'il a raison, et que cette parole n'exprimait pas seulement le plaisir ébloui d'un frelon jeté soudain dans la ruche. Il n'y a pas plus de jolies femmes, mais les femmes ont embelli. Elles ont enfin l'air de penser à quelque chose. Elles regardent, en marchant, un point invisible. Les moins gaies, les moins vaillantes avancent avec une douceur somnambulique, et semblent voir à travers les murailles. Presque toutes, elles ont échangé enfin leur petit mystère agaçant contre un noble secret.

«Je n'ai jamais rencontré...», Colette

Colette (1873-1954)
Issue d'une famille provinciale, ses parents lui transmettent la passion de la littérature. A l'âge de vingt ans, elle se marie avec Henry Gauthier-Villars, dit «Willy» qui l'encourage à écrire ses souvenirs d'enfance : la série des Claudine connaît un immense succès. De 1906 à 1912, elle fait l'expérience du music-hall, avant d'épouser Henry de Jouvenel et d'entamer une carrière de journaliste au Matin. Elle publie Chéri en 1920, Le Blé en herbe (1923), Sido (1930) et La Chatte (1933). En 1945, elle est élue membre de l'Académie Goncourt, dont elle devient la présidente en 1949.

Extrait de Une Parisienne dans la Grande Guerre

IL FAUT DIRE...

Le Matin, 25 août 191433

Il faut dire, il faut chanter leur courage, leurs mérites inattendus, leurs vertus toutes neuves qui fleurissent nombreuses et sans effort. Il faut les louer toutes, et celles qui «font quelque chose», et celles qui ne font rien, rien qu'attendre quelqu'un, espérer, croire, qui ne font rien, sinon se taire, manquer de presque tout et ne pas le dire ; rien, que se cacher pour donner pudiquement la moitié de leur strict nécessaire. On saura, Dieu merci, les noms de quelques-unes de celles qui «font quelque chose», qui sont les stratégistes soudaines de la charité, sachant troquer, trier et secourir en grand les malades et les pauvres - on ignorera tout des autres. Je voudrais au moins signaler l'existence de ces autres, obscures, innombrables : il s'agit de ma voisine, de la vôtre, de la petite dame d'en face qui secoué timidement par la fenêtre son chiffon à poussière - il s'agit de la modeste boutiquière d'une vieille rue de Passy, de toutes ces silencieuses, ces entêtées qu'on voit passer vite, plus pressées de rentrer et d'agir que de parler.
C'est l'une de celles-là qui rougissait hier sous cette question d'une stratégiste.
- Et vous, chère madame, à quelle oeuvre de secours collaborez-vous ?
- Oh ! Moi... je ne fais rien... j'ai si peu d'argent...
- Comment, rien ? On n'a guère le droit de ne rien faire en ce moment...
- Bien sûr... c'est ce que nous disons toujours avec ma cousine.
- Vous avez une cousine ?
- Oui... elle n'a pas de chance, elle est restée seule, et dans une situation très... très difficile, alors je l'ai prise chez moi, n'est-ce pas... et puis, j'ai aussi chez moi une voisine, une jeune couturière, qui était tout à fait dénuée... je l'ai prise aussi, naturellement... on s'arrange.
«Naturellement... on s'arrange...» Deux mots charmants, dont la bravoure féminine pare en ce moment toutes les complications budgétaires, et qu'elle jette avec un air de mystère modeste et désinvolte...