La dévoration

La dévoration

Quatrième de couverture

"Je suis chez moi dans le carnage. Mes livres sont des meurtres. Le mal est ma respiration". L'écrivain Nicolas Sevin aime l'opéra, la littérature et le sang. Judith, son éditrice, voudrait qu'il se renouvelle, qu'il se démasque, en un mot qu'il se mette à nu. En choisissant de se replonger dans l'affaire du Japonais cannibale Morimoto, Nicolas Sevin prend le risque de se confronter à ses peurs et à ses démons : son enfance, sa relation ambiguë avec sa mère, un noir secret gardé par son père, ses parties de chasse sexuelle avec son amie de toujours.
Et si les bourreaux qui le hantent étaient plus proches de lui qu'il n'ose le croire ? Au terme de sa descente en enfer, il dresse un constat sans concession : certains savent dompter l'écriture, d'autres se font dévorer par elle. Auteur du très remarqué Les fidélités successives, Nicolas d'Estienne d'Orves, nous donne, avec La dévoration, son livre le plus personnel et le plus dérangeant.

Nicolas d'Estienne d'Orves, écrivain et journaliste, est né en 1974. Il est l'auteur de nombreux essais et romans.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Bruno Corty - Le Figaro du 28 août 2014
Victoria Gairin - Le Point du 31 juillet 2014

Extrait de La dévoration

Extrait du prologue

Je revenais d'un opéra à la Bastille. Un chef suédois avait massacré une Carmen, qu'il dirigeait comme du beurre fondu; moi, j'avais la tête ailleurs. Les séguedilles de Bizet m'avaient laissé froid. J'en étais si loin. Assis sur mon siège d'orchestre, je me répétais les mots - atroces, définitifs - que j'allais devoir débiter d'ici une heure : «Aurore, petit coeur, il faut qu'on parle...»
Absurde sensation de passer un examen d'embauché, de donner un caractère officiel, presque bureaucratique, à ce qui jamais ne fut qu'ellipse, non-dit, regard, tendresse, soupir, complicité : «Aurore, petit coeur, petit amour, ce que je vais te dire va te faire très mal...»
Le Suédois avait été ovationné et j'ai quitté la Bastille en chancelant. Traverser le pont des Arts m'a donné des vertiges. Aveuglants, les projecteurs des bateaux-mouches me tiraient des larmes. Poussant le porche de la cour, j'avais la nausée. En montant l'escalier, mes jambes pesaient une tonne. Ce bourdonnement dans les oreilles. Le coeur contre le tympan. Et ces picotements de tous les os, comme si le moindre nerf me mettait à l'épreuve, me passait à la question : «Tu es sûr, Nicolas ? Tu es bien sûr de ce que tu vas faire ?» Oui, j'étais sûr, nom de Dieu ! «Aurore, petit coeur, il faut qu'on parle...»
Le pire, ça a été son sourire, quand je suis entré dans la pièce. En train de «dérusher» une interview pour son mémoire, elle était penchée sur son ordinateur, casque aux oreilles, et ne m'avait pas entendu. Je suis resté près d'une minute, immobile, à observer sa nuque tendue, crépitante d'intelligence ; ses doigts qui couraient sur le clavier. Cette intensité de chaque instant, qui saillait de son corps comme des étincelles. À ce moment précis, le doute aurait pu me prendre. Elle était à croquer : petite boule de vie arrimée à son texte comme si, lui aussi, devait être le dernier.
Alors elle m'a vu.
Son sourire, doux et un peu las (voilà cinq heures qu'elle peinait). Son regard soulagé.
- Mon amour, tu es là...
Aurore a tendu le bras pour me caresser la joue mais je me suis reculé.
- Il faut qu'on parle...
J'avais oublié le «petit coeur». Aurore avait déjà compris.