Au soleil, haine rouée

Au soleil, haine rouée

Quatrième de couverture

DÉSORMAIS
ON FRANCHIT LA RAMPE,
AVEC UNE SYNTAXE HÉBÉTÉE,
UNE FACE DE LINGE BOUILLI,
PERSONNE, ÇA NE CONVAINC
PERSONNE, ON S'EN DOUTE

Les trois textes rassemblés ici s'essaient à creuser la virulence d'une colère. Contre un état de paralysie, d'impuissance qui frappe des êtres livrés au déracinement et sevrés de leur propre faim, contre ce qui les somme de faire bonne figure tandis qu'ils vont amputés d'eux-mêmes, aspirant à retrouver ce qui les lie à ce monde, au dehors, des raides pâtures aux carreaux des étables.

Ou colère brute, enfouie, meurtrière, qu'il faut bien finir un jour par déterrer au soleil et regarder en face ; à qui il importe de donner voix pour ne pas s'y assujettir; qu'il faut porter en lui empruntant sa vigueur, jusqu'à la confondre dans l'ivresse d'échappées à travers un pays déployé dans la lumière d'hiver.

Colère et angoisse enfin de qui s'écartèle en ayant à disputer la frontière de ses lieux, s'agrippe au délabrement des murs comme à l'hostilité de ce qui l'assiège en lui-même, dans le même temps qu'il brûle de s'y soustraire pour remettre l'espace à neuf.

Née en 1955 à Vaulion en Suisse, Mary-Laure Zoss vit et travaille à Lausanne. Elle a publié Le noir du ciel, aux éditions Empreintes (Prix de poésie C.-F. Ramuz 2007 et prix de la Fondation L-A Finances pour la poésie 2008), Route, aux éditions du frau (2012), et ses textes paraissent dans la Revue de Belles-Lettres, ainsi que dans N4728 (Angers) et fario (Paris). Depuis Entre chien et loup jetés (Prix des Charmettes/ Jean-Jacques Rousseau 2008), elle publie à Cheyne toute son oeuvre poétique.

Extrait de Au soleil, haine rouée

Mange là, devant, d'un coup le monde dégluti, par le gosier de sèches phrases en ballots, quand dehors tout regard tape contre soi, vient toiser chaque bouchée d'étoupe qu'on essaie; à boire : une sève à goût de métal, de sang figé; le pain épais, plus vite, à engouffrer sans attendre la mie qui nous fera durer ;
en même temps répondre, répondre encore, que personne ne connaisse la déroute, même si pas possible d'en enfourner davantage, une miche de crin qu'on ingurgite, un torchon de paroles tièdes, la peur boulonnée en travers; quand un corps à creuser dans le corps rétréci, deux poings sur la nappe, on les pose, crochant comme des ahuris couteau et cuillère; une farine bise aux vitres, l'hiver se soude, sur les galeries raidit au vent le feutre des couvertures, et le poil des bêtes mortes, tous ici, on dirait qu'on a des pièces aux poumons, un teint bleu de lessive, qui nous entend ?
on appelle, qu'on nous dise comment on dort le jour sous l'oeil terne des clenches; dans la pièce des marionnettes, le regard transperce la porte, le tulle des rideaux, partout la poussière cuisine sur ses plaques grises, le soleil taille dans le plancher, qui nous entend ?
par les couloirs de l'hospice, les murs repeints, dans le passage des tabliers, des soupières, on hurle sans un mot, la trachée noyée de salive et de lait bouilli, on appelle, où est l'herbe d'hiver, où les taillis secs et le sel des routes ? dites-nous comment dormir la nuit, une angoisse avachie sur les boyaux, et à la main, le petit ours de plastique rouge, translucide éclairant les draps; ici crachés les sarcasmes en boulettes dans le tablier des bonnes, par où sortir ?

(...)