Revue de l'art, n° 184

Revue de l'art, n° 184

Quatrième de couverture

Éditorial

Alexandre Gady
Faux-semblant et vrai-semblant

Notes et documents

Elena Bugini
Sur le bestiaire de fra Giovanni da Verona

Renzo Leonardi
La Crucifixion de Van Eyck et l'étonnante lune du retable de Gand

Jérémie Koering, Isolde Pludermacher
Les graffitis d'artistes : signes de dévotion artistique, Rome, Latium, XVe-XIXe siècles

Bertrand Jestaz
Une table d'ébène et ivoire provenant du Camerino du Palais Farnèse

Alexandre Pradère
Lerouge, Le Brun, Bonnemaison : le rôle des marchands de tableaux dans le commerce du mobilier Boulle, de la Révolution à la Restauration

Sylvain Cordier
Inventer et vendre le meuble historique : le goût et la carrière d'Alexis Delahante, peintre, expert et marchand de curiosités

Sylvain Bédard
Le «Patrocle» de David. Un parcours énigmatique enfin résolu ?

Bibliographie critique

Extrait de Revue de l'art, n° 184

Éditorial

Faux-semblant et vrai-semblant

Depuis le numéro de la Revue de l'Art consacré au patrimoine français il y a 35 ans, la situation de celui-ci s'est considérablement transformée. Il a d'abord connu une extraordinaire expansion, vantée par tous les observateurs, et qui a résulté d'un double mouvement : d'une part, la multiplication des champs étudiés (patrimoine industriel, patrimoine de la villégiature, patrimoine immatériel...) ; de l'autre, l'abolition d'une chronologie longtemps «aristocratique». Le patrimoine couvre désormais tout le temps de l'Homme, de la préhistoire à nos jours inclusivement, avec un accent mis sur les deux derniers siècles, enfin intégrés au dispositif de protection. Ces ouvertures ont apporté une richesse infinie, tout en mettant à mal les catégories et les hiérarchies qui avaient longtemps encadré le système des Monuments historiques : c'est le «tout patrimoine».
Parallèlement, une démocratisation de ce patrimoine s'est opérée, liée à la remise en cause du modèle jacobin qui avait longtemps assuré l'efficacité du système : ce processus a été rendu possible grâce au nouveau paradigme de la politique française, la décentralisation, à l'oeuvre depuis 1983. Celle-ci a favorisé les transferts de compétences et d'une partie des décisions du haut vers le bas, ainsi qu'une - timide - ouverture à d'autres pratiques de la vie citoyenne, comme le tissu associatif, si riche en France. Cette ouverture a permis de mettre le patrimoine dans la société, de le faire advenir socialement en quelque sorte, par un plus large partage. En mettant en face de leurs responsabilités citoyens, élus et experts, cette démocratisation a également multiplié les fronts d'une «guerre du patrimoine», où l'arbitrage suprême de l'État est devenu moins clair, quand il existe encore.
Enfin, cette prospérité patrimoniale a également eu ses heures de gloire matérielles : tandis que le budget consacré au patrimoine par l'État et les collectivités locales augmentait significativement, les structures administratives qui en ont la charge se développaient et recrutaient des agents, dans un mouvement ascensionnel. Le résultat a été une formidable période qu'on a pu appeler «les années patrimoine», et dont la durée correspond presque à une génération : l'histoire peut désormais en être faite, puisque cette séquence est finie et semble, ces derniers temps, particulièrement éloignée de nous.
Le patrimoine se trouve en effet dans un paradoxe déstabilisant. Qu'on en juge : il existe au ministère de la Culture et de la Communication une «direction générale des Patrimoines» qui officie, grâce à des lois désormais codifiées, un budget de plusieurs centaines de millions d'euros et des fonctionnaires centraux et déconcentrés, assistés de force commissions et sous-commissions ; chaque année, en septembre, les «journées du Patrimoine» connaissent un succès public qui ne se dément pas, comme en témoignent des chiffres de visite mirobolants; dans toute la France ont lieu des restaurations spectaculaires comme des réutilisations habiles, maintenant en vie des métiers traditionnels et des savoir-faire d'un côté, une créativité et une insertion dans la modernité de l'autre ; aussi lénifiant que partagé, le discours politique vante l'utilité économique (le tourisme), voire sociale de ce patrimoine, facteur de réconciliation et de transmission ; enfin, des enseignements nombreux et variés dans les écoles (classes du patrimoine, désormais histoire des arts) et à l'université, en master voire dès la licence, favorisent l'appréhension de ce phénomène, qui offre des perspectives professionnalisantes intéressantes. Tout le monde aime le patrimoine, qui a trouvé sa place, à n'en pas douter, dans une société avide de préserver son passé et d'y puiser, qui une leçon d'histoire, qui une émotion esthétique ou poétique.
Tout est vrai et tout est faux dans ce tableau idyllique. Prenons le problème dans l'autre sens. Qu'il s'agisse de l'État, des collectivités ou des particuliers, on ne cesse de détruire des éléments majeurs du patrimoine de toutes les époques, avec une plus grande liberté pour les XIXe et XXe siècles, encore mal aimés ; l'État central, sur lequel a été bâti le système des monuments historiques depuis 1830, s'évapore sous nos yeux dans un nuage décentralisateur et vend même ses bijoux de famille patrimoniaux à la découpe pour se refaire ; ce même État protège également moins et avec moins d'effets depuis quelques années, passant sans cesse à côté d'édifices majeurs; les lois existantes (1913, 1962, 1983), «que le monde entier nous envie», ont connu plusieurs modifications malheureuses, voire des attaques ciblées (comme l'avis conforme des architectes des Bâtiments de France, liant le maître d'ouvrage) et un nouveau texte, mi-chèvre mi-chou, se prépare rue de Valois, dans un contexte politique pourtant défavorable ; on adapte les monuments anciens aux normes les plus nuisibles à leur conservation, normes techniques et désormais environnementales, celles-là parfois plus cruelles encore ; l'état sanitaire du parc monumental est préoccupant; derrière les discours officiels, la plupart des élus se moquent en fait du patrimoine, éternelle variable d'ajustement des politiques publiques d'aménagement des villes et des territoires ; on continue de restaurer de manière intrusive et fantaisiste les «monuments historiques», comme au bon vieux temps d'avant la Charte de Venise et de la convention de Grenade, et beaucoup de béton coule encore derrière les vieux murs de pierre conservés en façade. Avec la crise actuelle enfin, qui est financière mais aussi politique, le patrimoine est sans cesse sommé de décliner son identité et de prouver sa légitimité, tandis que chaque vente d'un château ou d'une grande demeure révèle la faillite des continuités familiale ou nationale, dans une société qui aime contradictoirement l'égalité absolue et le statu quo.
Une indolence patrimoniale, pour ne pas dire un désengagement, est même aujourd'hui sensible dans tous les domaines, comme l'illustre si bien la regrettable condamnation par le ministère de la Culture du grand escalier de la Bibliothèque nationale : patrimoine du XIXe siècle, en bon état et fonctionnel, il est sacrifié alors même qu'il est protégé au titre des Monuments historiques. Le système semble tourner à vide.
(...)