Les ongles

Les ongles

Quatrième de couverture

Bakatov et Gloucester grandissent dans un orphelinat pour enfants handicapés. Moqueries, insultes, humiliations sont leur lot quotidien.
On leur permet un jour d'entrer dans la vie active. L'un devient plombier; l'autre pianiste, il a la bosse de la musique, un vrai Mozart ! Bakatov, lui, se laisse pousser les ongles, les ronge et, avec force incantations, manifeste d'étranges pouvoirs...
Dans la lignée de Limonov ou de Sorokine, Elizarov offre une évocation picaresque et hallucinée du monde né de la désoviétisation. Les vingt-quatre étapes de ce truculent parcours initiatique lâchent les deux gamins dans les soubassements d'une mégalopole livrée au règne de la grande débrouille.
Une des poétisations les plus originales, captivantes et sombres de la Russie de la " transition " entre périodes soviétique et actuelle.

Mikhaïl Elizarov, né en 1973 en Ukraine, a fait des études de cinéma en Allemagne. Son roman le Bibliothécaire (Calmann-Lévy, 2010) a reçu en 2008 le Russian Booker Prize. On a comparé Elizarov à Umberto Eco ou à Milorad Pavie. Le Berliner Zeitung a loué chez lui un " mélange alchimique de Gogol, de réalité russe, et de magie noire ". Les Ongles est son premier roman.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Philippe-Jean Catinchi - Le Monde du 4 septembre 2014

Extrait de Les ongles

Bakatov et moi, on s'est fréquentés tous les deux dès la pouponnière. Sans bien nous rendre compte, du reste, de cette fréquentation : nous étions vieux alors de quelques mois seulement. Ma première perception consciente de Bakatov ne s'est produite que plus tard, à la section de thérapie réparatrice, salle des enfants attardés. Depuis tout petit, Bakatov savait donner une impression pénible de l'état de son intellect - la faute à la forme chiffonnée de son crâne, à sa manière aussi de baver tout le temps. On l'appelait Bakatov parce que ses langes se distinguaient, outre ses déjections, par une étiquette avec le sigle «B.K.T.». Les miens, de langes, si j'en avais toutefois, ne contenaient apparemment que moi, sans oublier ma bosse bien sûr.
Car je suis venu au monde bossu, fruit de l'égoïsme, de l'irresponsabilité aussi, chapitre d'un curriculum d'ivrognes, produit d'un appareillage d'oto-rhino bon pour la casse. On ne m'a pas envoyé, pour autant, chez les scoliotiques ; je fus affecté au divertissement des handicapés mentaux. Un médicastre érudit me dégota un nom : Gloucester. Estampille royale que d'illettrées filles de salle modifiaient à leur guise en «Clystère». Ce qui ne m'empêche d'être, mon passeport en atteste, un Gloucester pur jus, dupe du jeu pour vous servir, au même titre que Bakatov.
Dès ma naissance j'ai été honoré par toute une ribambelle de mots d'esprit, de sagesses des nations plus dégradantes les unes que les autres. Les aides-soignantes, par exemple, éructaient : «Eh toi, t'entends, on t'a trouvé un nouveau matelas, histoire de réparer ta bosse. Et tu sais comment qu'il s'appelle, ton nouveau matelas ?» Moi de répondre : «Euh, non» et elles : «Ta tombe, hé !», et de s'esclaffer à s'en donner la colique. A la visite médicale, à la cantine, à la promenade, si j'avais le malheur de lanterner on m'appelait, en contrefaisant la voix de Vyssotski : «Et maintenant, voici le bossu ! On se lève pour le bossu !»
Un jour, j'étais déjà un peu plus vieux, le directeur de notre pensionnat m'a appelé en présence des médecins, des infirmières et des nourrices, pour me dire : «Devine comment on t'appellera si tu tournes pédé ?» Moi, je me suis tu, présageant un mauvais tour, et il a répondu lui-même : «Ben, le pédé bossu, quoi !» En éclatant de rire avec tant de sincérité que je n'ai pu m'empêcher de rire avec lui. J'ai appris, depuis, à répondre en riant à tout ce que l'on peut me dire.
Bakatov, au fond, était normal, lui aussi, juste pas beau, et tout ce que l'on pouvait faire, c'était essayer de deviner ce que sa petite maman chérie, réalisant qu'elle était grosse, avait pu boire ou prendre pour se débarrasser de lui.