Echappée : entre plaines et montagnes, six escapades à vélo

Echappée : entre plaines et montagnes, six escapades à vélo

Quatrième de couverture

Agnès Dargent "s'échappe" de la ville et de ses faubourgs pour de longues randonnées à vélo. Et c'est toute une vie secrète, un monde d'odeurs, de bruits et de couleurs que lui offrent les visages changeants des régions qu'elle traverse, des monts du Lyonnais au plateau Vivarais-Lignon, entre Ardèche et Haute-Loire.

Au cours de ses haltes dans les bistrots, sur les places de village, elle croise un univers familier fait de rencontres toutes simples - cafetiers, serveuses, clients et commerçants -, dont elle dresse un portrait à la fois vif et tendre.

Extrait de Echappée : entre plaines et montagnes, six escapades à vélo

Petites, dans un gros bourg du Morvan, les deux soeurs étaient fières de leur père miraculeusement réchappé de la Grande Guerre et installateur des premières baignoires de la région, elles étaient fières de se laver dans une vraie salle de bains quand leurs amies se débarbouillaient encore dans la cuisine, debout devant une paillasse d'évier encombrée de verres à dents et d'égouttoir à vaisselle où séchaient les gants de toilette, un pour le visage, l'autre pour les fesses et les pieds.
Il transportait ses tuyaux de cuivre d'un village à l'autre sur les petites routes des pentes du mont Beuvray, de Montceau-les-Mines à Vézelay, écrasant des pneus de son Ariès les bogues de châtaignes, les feuilles pourries ou les petits rongeurs surpris. Ma grand-mère confectionnait la "gamelle" : viande en sauce et fruits cuits à l'étage supérieur, un bon morceau de pain, un autre de fromage, pas de vin, il était frugal en tout.
Pendant les mois d'été où elles n'étaient pas en pension, les filles l'attendaient tout le jour, désertant le jardin, attirées comme deux phalènes par le rectangle toujours vide de la fenêtre ouverte sur la rue Chaude dès qu'elle résonnait d'un bruit de moteur, anxieuses quand le soleil baissait. Ma mère appuyait son front au carreau dès la nuit tombée et il arrivait, prenant le temps de ranger tous ses outils, laissant les soeurs se disputer casquette, veste, chaussures, alors, seulement quand tout était impeccablement prêt pour le travail du lendemain, il s'asseyait dans la cuisine près de sa femme et de ses deux filles, posait la gamelle et le reste de pain et il leur disait le camion du boucher croisé à La Grande-Verrière, le mal qu'il avait eu à poser le chauffe-eau des Godot. Ma mère, la plus jeune, ne se contentait pas de ces nouvelles trop pauvres, il lui en fallait plus, elle voulait savoir la route du petit matin dans la lumière des phares, s'il y avait des bêtes, la couleur des cheveux de la fille de monsieur Godot, le pharmacien, s'il la trouvait jolie, et davantage encore, l'inexprimable ! Toute la vie de son père qui lui avait été volée pendant une journée !
Invariablement, il haussait un peu les épaules en disant : «Mais qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus ? Tiens, il me reste du pain promené. Mange-le, il est bien meilleur parce qu'il a voyagé.» Ma mère se saisissait alors du quignon de pain comme d'une hostie, mâchait amoureusement ce pain séché et mêlait avec une précaution sourcilleuse sa salive au pain promené de son père. Avec l'expansion de plus en plus acide de la mie conservée dans la bouche, son goût, inexplicablement, rappelait celui de la goutte d'encre cueillie au bord de la plume ou du doigt taché. Elle fermait les yeux, réécrivait toute la journée, quittait la cuisine pour tout revivre avec lui ! (...)