Picasso

Picasso

Quatrième de couverture

Cahier dirigé Laurent Wolf et Androula Michael

Qui était donc Picasso ? Qu'a-t-il fait pendant au moins 80 années de travail acharné ? Quel est l'état des connaissances et des recherches ? Y a-t-il des pans entiers de son oeuvre qui sont inexplorés et des trésors surprenants à exhumer ? Quel peintre était-il ? Quel sculpteur ? Quelle sorte d'artiste ? A-t-il des descendants dans les nouvelles générations de créateurs ?

A l'occasion de la réouverture du musée Picasso, les Cahiers de l'Herne ont décidé de s'attaquer à cette montagne, de partir à la découverte de Picasso tel qu'il peut être vu aujourd'hui. A l'exception de Jean Dubuffet, qui était également écrivain, c'est la première fois qu'un Cahier de l'Herne sera consacré à un artiste plasticien. L'aventure est audacieuse, passionnante, et voudrait être un recommencement, le portrait d'un Picasso au XXIe siècle, dégagé de l'image qu'il avait lui-même voulu fabriquer avec l'aide des chroniqueurs de son temps, amis ou ennemis, qui ont construit sa légende.

Fidèle à sa tradition, ce Cahier de l'Herne consacre une grande partie de ses pages à une dimension méconnue de son oeuvre, à ses écrits gigantesques et inexplorés jusqu'à la dation en paiement des droits de succession après sa disparition (Christine Piot et Ma rie-La ure Bernadac), à la reproduction de feuillets caractéristiques commentées (Androula Michael) et aux travaux les plus récents des chercheurs sur un énorme corpus d'écrits-dessinés (Fabienne Douls Ficher, Henri Béhar, Gerhard Wild, Nanette Rissler-Pipka, Javier Guttierrez-Rexach, Volker Roloff). Ces articles sont accompagnés par des illustrations couleurs, parles fac-similés de nombreuses pages d'écrits, par des correspondances rares et parfois inédites avec des écrivains (choix et introduction de Laure Collignon).

Tous les auteurs sont des spécialistes et des chercheurs. Ils collaborent à des institutions reconnues. Ils développent leur travail avec le recul du temps et n'élèvent pas une statue. Le Cahier de l'Herne Picasso ne propose pas une seule théorie mais un ensemble de points de vue parfois contradictoires. Il tente de trouver l'équilibre entre la vision panoramique et les réflexions pointues.

C'est une work in progress, la description d'un immense paysage qui aidera, nous l'espérons, à sortir Picasso de l'hagiographie ou des clichés pour restituer sa complexité et susciter d'autres regards aussi vivants que son oeuvre.

Extrait de Picasso

«Si j'avais peint comme Delacroix, on en serait où maintenant ?», disait mon père

Entretien avec Claude Picasso

ÉCRITURE ET JEUX DE LANGAGE

Androula Michael : Nous pourrions commencer par évoquer vos jeux d'enfants, vos jeux de langage évoqués par Claude Roy et dont Picasso se serait inspiré pour ses textes après 194T : la pissaladière devient la pisse-à-la-bière, le football le fou-de-boules.... :

Claude Picasso : Je pense que sans doute Picasso était toujours très amusé de voir les enfants jouer, chanter, danser... Il y a quelque chose qui m'est revenu à l'esprit : à propos des Quatre Petites Filles, le texte est daté de cette époque-là, 1947, mais il a peut-être retravaillé plusieurs fois dessus. Il me semble me souvenir qu'au début cela commence par une espèce de comptine. Cette chanson, c'est presque une chanson qu'il a dû nous entendre chanter. En tout cas, il y avait des petites filles qui vivaient dans la maison d'à côté et qu'on entendait tout le temps. L'une des filles était en classe avec moi dans la petite école, elle s'appelait Maryse et on chantait tout le temps les mêmes chansons que l'on devait apprendre à l'école, qu'on chantait à tue-tête et qu'on savait par coeur. C'est peut-être cela qui a pu donner une espèce de rythme au début du livre.

A. M. : Dans Les Quatre Petites Filles on entend les chansons : «Nous n'irons plus au bois/Les lauriers sont coupés», etc. Puis : «Il pleut, il mouille, c'est la fête à la grenouille».

C. P. : Nous les gosses, nous n'arrêtions pas de chanter cela. [Il chante] «Si tu veux faire mon bonheur, Marguerite donne-moi ton coeur».

A. M. : Donc c'est vraiment lié à un environnement...

C. P. : Il était sensible à tous les jeux de mots que je faisais quand j'étais petit, cela a commencé très tôt et j'en faisais tout le temps. Je faisais beaucoup de blagues, je parlais tout le temps. Paloma parlait beaucoup moins. Mais quand nous étions ensemble, nous parlions sans arrêt. Une fois, je ne voulais pas dîner, alors j'ai dit à ma mère : «salope salope salope salope» ; elle m'a dit «qu'est-ce que tu dis mon chéri ?» Et j'ai répondu : «escalope escalope escalope». Ou bien : «crotte crotte crotte» «qu'est-ce que tu dis mon chéri ?» «carotte carotte carotte». Des bêtises comme cela...
Quand j'étais petit, que j'apprenais à parler correctement, etc., à un moment surgit le «mon, ton, son», «nos, vos, leurs»... J'avais cru comprendre comment cela marchait. Quand on était à Paris, mon père allait souvent à Montmartre chez Lacourière faire de la gravure. Et quand quelqu'un me demandait : «Où est ton père ?», je disais : «Il est allé à son Martre.» Et quand il revenait : «Alors ça s'est bien passé à ton Martre ?», j'interprétais le monde comme cela tout le temps.
Je me souviens qu'on faisait des blagues dans le lit, on se cachait sous la couverture, mais cela venait comme cela, jamais comme on le voit sur les photos. D'ailleurs aucun de mes deux parents ne nous a jamais rien expliqué sur la peinture, le dessin. Ils n'ont pas voulu nous imposer quoi que ce soit parce que justement, il fallait qu'on garde notre fraîcheur... Eux avaient souffert d'une éducation formelle, bourgeoise ; ils avaient décidé qu'il ne fallait rien nous imposer à nous les enfants, qu'il fallait que l'on soit libres et tout le tralala. C'était une époque aussi, des idées qui étaient dans l'air, avec Piaget, tout cela... Ce n'étaient pas des gens normaux mais des gens très libres. Les gens ont du mal à comprendre Picasso en règle générale. Même parmi ceux qui se targuent d'en parler il y a très peu de gens qui vont au fond des choses. Ils ont des a priori de leur époque et sur cette époque-là. Et encore aujourd'hui il y a très peu de gens qui sont sortis d'un fondement intellectuel dix-neuviémiste, bourgeois, coincé... Les gens n'ont aucune imagination. L'écriture de Picasso leur fait peur.
Comme lui-même faisait des collages de mots, assemblait des images totalement inattendues, un peu comme des touches de couleur, des touches de lumière, des jeux mentaux, de l'esprit... Il a d'ailleurs toujours fait ainsi : des assemblages qui paraissaient hétéroclites mais qui ne l'étaient pas puisqu'il y avait toujours un sens. C'est un peu comme pour les sculptures (il a d'ailleurs fait beaucoup de sculptures à ce moment-là). Il ramassait toutes sortes de trucs et finalement cela ressemblait à quelque chose, qui était lié par le plâtre, ça se fondait comme ça. Comme les mots-valises, les sculptures sont des sculptures-valises.

A. M. : Comment réagissiez-vous quand Picasso utilisait vos jouets dans ses sculptures ?
(...)