Un condamné à rire s'est échappé

Un condamné à rire s'est échappé

Quatrième de couverture

«Longtemps, j'ai essayé d'être drôle. Je n'ai jamais nourri de plus haute ambition que celle de faire s'esclaffer, à tout prix, mes contemporains. Ces dernières années, j'avais atteint l'apogée de ma carrière en écrivant tous les jours pour l'humoriste préféré des Français. Et puis, j'ai compris que j'avais assez ri et assez fait rire. J'ai décidé de prendre les gens, la vie, la littérature très au sérieux. Je n'ai pas été déçu du voyage...»

Pascal Fioretto, humoriste, parodiste, auteur de pastiches littéraires (Et si c'était niais ?, L'Élégance du maigrichon...), longtemps complice de Laurent Gerra sur RTL et des «Papous dans la tête» sur France Culture, nous conte ici l'histoire d'un homme qui voudrait devenir un écrivain grave et sérieux. Qu'on se rassure : jamais un pari raté n'aura été si réussi !

Extrait de Un condamné à rire s'est échappé

Peignoir

Aujourd'hui je n'ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Roberto Juarroz, Treizième poésie verticale.

Ce matin, nous sommes septembre et j'ai fermé ma chambre. Il est 8h45, l'heure où la France qui écoute la radio est pliée en quatre (c'est le quart d'heure le plus attendu, celui des imitateurs facétieux et des chroniqueurs impertinents). Cette année, ce sera sans moi. J'ai abandonné mon métier d'auteur comique.
Un café à la main, sans journaux, sans radio, sans télé, je regarde le temps passer en essayant de graver dans ma mémoire et dans celle de mon ordinateur ce moment délicieux. Quel soulagement de pouvoir écrire tout ce qui me passe par la tête, en peignoir, rêvassant, libéré des contraintes sclérosantes de la chute obligatoire en fin de paragraphe (et des gags entre parenthèses).
Désormais, je peux même utiliser des phrases à l'imparfait du subjonctif si je veux. Quand j'ai ouvert les volets, il n'était pas jusqu'aux dernières roses qui n'eussent un frémissement joyeux, ni jusqu'aux pensées réconfortantes, comme l'idée de faire la sieste au lieu d'écrire des sketches pour l'émission de demain, qui ne semblassent receler la perspective de radieux jours à venir.
Quel bon café. Quelle belle journée.
Quel bonheur de ne devoir faire rire personne.

*

Longtemps, si longtemps, trop longtemps, j'ai essayé d'être drôle. Dès l'enfance, je n'ai jamais nourri de plus haute ambition que celle de faire s'esclaffer, à tout prix, mes contemporains. A tant le vouloir, je me suis fait, peu à peu, avec mes pastiches littéraires, mes parodies, mes sketches, mes chroniques, une petite place dans le grand barnum des amuseurs professionnels. Ces dernières années, j'avais même atteint une sorte de plénitude de mon artisanat en travaillant comme auteur, sur la première radio de France, pour l'imitateur préféré des Français. Pourtant, à la fin de la saison dernière, mon métier m'était devenu de plus en plus pénible. Chaque vendredi, les cinq jours de rigolade écrits, je me sentais, littéralement, épuisé. Et aussitôt la question revenait, lancinante : de quoi allait-on rire la semaine suivante ?
Un jour, j'ai reçu une lettre de mon ami Louis, depuis longtemps perdu de vue. Il m'écrivait : «J'ai rencontré notre amie commune : Hélène. Elle m'a donné ton adresse et m'a appris que tu écris pour Laurent Gerra. C'est incroyable parce que je ne rate jamais sa chronique. Tous les matins, à neuf heures moins le quart, je suis coincé dans les embouteillages et je vois les automobilistes, autour de moi, secoués de rire à leur volant. Heureusement que vous êtes là, vous les comiques, vous nous aidez à tenir...»