Je vous quitte en vous embrassant bien fort

Je vous quitte en vous embrassant bien fort

Quatrième de couverture

«Toujours je m'interroge sur ce que je fais, ce que je suis, ce que je suis devenu. Le destin aurait-il commis une erreur, se serait-il trompé de personne ? Rien ne me préparait à cette carrière d'écrivain. Je me vois autrement que l'homme public qu'on dévisage. Je me répète : "Je le sais bien que je ne suis pas ainsi, mais puisque vous le croyez, je ne peux vous détromper car vous accuseriez ma vérité de mensonge. "»
Robert Sabatier

Figure incontournable de l'édition française, Robert Sabatier (1923-2012) a traversé un demi-siècle de vie littéraire dont il fut à la fois le témoin et l'acteur. Romancier, poète, l'ancien poulbot de la Butte qui a raconté son enfance dans l'inoubliable saga Le Roman d'Olivier, reste l'auteur du formidable succès populaire que furent Les Allumettes suédoises. Membre de l'académie Goncourt, auteur d'une remarquable Histoire de la poésie française, il laisse avec ses Mémoires le souvenir d'un amoureux des mots et de la vie.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Jérôme Garcin - Le Nouvel Observateur du 11 septembre 2014
Bernard Pivot - Le Journal du Dimanche du 14 septembre 2014

Extrait de Je vous quitte en vous embrassant bien fort

Je dois avoir treize ou quatorze ans. J'écris des poèmes classiques, sonnets, triolets, ballades, chants royaux, villanelles et autres. Le poème, j'en ai vite compris l'horlogerie, les rouages, mètres, césures, rimes qui sonnent au bout du vers comme la clochette des machines à écrire de l'époque pour prévenir qu'on arrive au bout de la ligne et qu'il faut ramener le chariot ; je confondais alors la poésie, cette grande dame, avec la versification, sa servante. Pas de l'art, du métier. Je suis arpète à l'imprimerie de mon oncle Henri Patoux, 31 bis, rue Louis-Blanc, Paris Xe. H a été décidé qu'un orphelin doit gagner son pain ; un bon métier, rien de tel pour l'armer dans la vie. Je me venge la nuit en poursuivant lectures et études, ce que je ne me lasserai jamais de faire. Tout est bien ainsi. En face de l'imprimerie se trouvent les «Cent mille chemises» et je me demande si les bonnetiers les ont bien comptées. Une limousine noire s'arrête. Un chauffeur en uniforme ouvre la portière et apparaît le poète. Je ne vois que le monocle, la canne, le chapeau, le col en celluloïd, la cravate nouée à l'artiste. Je sais qu'il écrit des vers, ma tante me l'a dit. Je suis surpris : je viens de Montmartre où chansonniers et poètes ont un air plus libre, plus débraillé, le genre Bruant en noir et rouge ; c'est là que j'ai entendu le poème de Léon Deubel : «Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure...» qui m'a marqué ; enfin, rue Nicolet, derrière le mur de la pièce où je suis né, a vécu Paul Verlaine le temps de sa «Bonne chanson» jusqu'à l'arrivée du bel Arthur.
Tout en rondeurs, élégant, M. Marcel Diamant-Berger pénètre dans le magasin, baise la main de ma tante Augusta bien qu'elle soit en blouse blanche. Il est des présences qui transforment un bouge en salon. Le poète ajuste son monocle et débite un madrigal à la tante. Si l'oncle a le dos tourné, il ajoute une oeillade. Il est galant et gaillard comme au temps des Français à mollets de coq qui formaient le peuple le plus poli et le plus gai de la planète. Dans ces années 30, il reste du XIXe siècle. M. Diamant-Berger devient pour moi un contemporain de Victor Hugo. Le soir, devant un miroir, un rond de mica vissé à l'arcade sourcilière, je fais des singeries. Je suis maigre, je porte des cheveux longs, je noue à mon col une lavallière de chiffon. Non, je ne suis pas n'importe qui !
Dans mon entourage, mes tentatives d'écriture attirent la moquerie. Ma tante commet l'indiscrétion de dire au poète, dernier des Parnassiens, que je taquine la muse. «Il faudra me montrer cela !» - voilà ce que j'entends.
Il vient souvent au magasin d'imprimerie. Tandis qu'il parle avec ma tante, le chauffeur et moi chargeons des imprimés dans le coffre de l'automobile. Marcel Diamant-Berger s'occupe d'oeuvres de charité dont les objets varient d'année en année. C'est le «Comité de la reine Astrid» : les correspondants, contre leur obole, reçoivent un portrait de la belle reine regrettée de Belgique. Mon demi-frère, Edouardo Pays, les tire par planches format jésus sur la Centurette. Vient ensuite «La Médaille de la Marne» attribuée à toute personne s'étant trouvée sur la Marne entre 1914 et 1918. Les médailles sont en carton. Enfin, le «Comité Louis Braille» pour le bien des aveugles qu'on ne dit pas encore non-voyants. Il s'agit de cahiers à l'italienne où s'encarte une phrase en braille que le correspondant doit déchiffrer pour pouvoir offrir sa contribution.