Pour les oiseaux : entretiens avec Daniel Charles

Pour les oiseaux : entretiens avec Daniel Charles

Quatrième de couverture

Pour les Oiseaux, suite d'entretiens du compositeur américain John Cage avec le philosophe Daniel Charles, constitue, en quelque sorte, une initiation à la démarche de l'un des créateurs les plus passionnants et les plus controversés du XXe siècle.
Plus que des témoignages, cet ouvrage nous offre d'observer la pensée de Cage au travail, de celui qui est, encore et toujours aujourd'hui, le premier grand praticien de l'oubli. Il redécouvre que l'art et la culture sont à décrisper et à désintellectualiser, et que «la» musique n'est nullement une mnémotechnie plus ou moins culpabilisante à vocation élitiste, voire théocentrique, mais plutôt un gigantesque flux machinique païen-plébéien, acentré et évanescent, auquel il n'est plus question de soustraire.

John Cage (1912-1992)
Élève de Schönberg, fondateur d'un orchestre de percussions, inventeur du piano préparé (1938) et premier auteur d'une musique électronique (1939), il est devenu mondialement célèbre, tant par ses musiques que par ses écrits ; mais aussi par ses notations graphiques, ses gravures, sa poésie, et sa collaboration, exemplaire, avec le danseur et chorégraphe Merce Cunningham.
Daniel Charles (1935-2008)
Musicien et philosophe, il est l'auteur de nombreux ouvrages consacrés à l'esthétique de la musique contemporaine ainsi qu'à l'esthétique générale. Il a notamment publié La fiction de la post-modernité selon l'esprit de la musique. (Puf, 2001).

Extrait de Pour les oiseaux : entretiens avec Daniel Charles

AVANT-PROPOS

John Cage
1976

Lors des premières journées d'enregistrement de nos conversations, je ressentis quelque difficulté à répondre de façon vivante aux questions de Daniel Charles. C'est que mon interlocuteur n'est pas seulement un musicien doublé d'un philosophe, et qui s'est voué sérieusement à l'étude de mes écrits, de ma musique et de mes activités en général. Il est professeur de faculté, et français. Universitaire, il soumettait donc tout naturellement mes propos à l'exigence si typiquement française que résume l'expression : «Précisez cela.» (À la réflexion, était-ce si gênant ? Il m'est arrivé d'écrire à un journaliste de l'Illinois qui me demandait de condenser toute ma philosophie en une formule : «Sortez de n'importe quelle cage, vous vous trouvez dedans.») C'est, je crois, au troisième ou quatrième jour de nos entretiens que je confessai mon inconfort : j'avouai à Daniel Charles mon malaise face à toute tentative d'explication partant de certaines prémisses pour en tirer des conclusions. Après, notre dialogue se fit plus aisé et fluide. Mais aussi moins organisé. Il devenait clair pour chacun d'entre nous que nous n'allions plus nulle part - pour autant qu'il fût encore question de préparer un livre à l'intention de lecteurs français. Daniel Charles offrit alors de réexaminer ultérieurement ces conversations enregistrées : il redistribuerait mes remarques, procéderait à des interpolations à partir de mes textes ou des lettres que je lui avais adressées, donnerait ça et là plus d'ampleur à mes dires en les appuyant, si nécessaire, sur les écrits d'autrui, etc. Selon lui, un véritable livre - qui consisterait en un collage, plutôt qu'en une transcription mot à mot - pourrait fort bien résulter de nos rencontres. Et un tel livre aurait quelques chances de se révéler intéressant.
Intéressant, oui, je pense que cet ouvrage l'est. J'ai tenu à le revoir moi-même deux fois en entier. La seconde fois, je l'ai trouvé encore plus intéressant que la première. D'abord, parce qu'il contient beaucoup d'informations qu'on ne découvrira nulle part ailleurs. Ensuite, parce qu'il est de nature à répondre au souci qu'a manifesté Daniel Charles de défendre mes positions contre des attaques qui sont aujourd'hui monnaie courante en Europe, et singulièrement en France. Mais ce livre me satisfait moi aussi, parce que tout ce que j'ai pu lire dans ces pages sur mon oeuvre me donne à penser que celle-ci demeure questionnante - c'est-à-dire toujours vivante. Nous continuons à errer. Entre ces errances - et au milieu d'elles -, voici, tout à coup, une échappée. Ou une éclaircie.

John Cage