Le second metier de l'écrivain

Le second metier de l'écrivain

Quatrième de couverture

«Croyez-vous au second métier de l'écrivain ?» Le slogan signé Colette figure en bonne place sur la photographie où l'écrivaine, debout, les bras écartés, pose fièrement devant les rayonnages de l'institut de beauté qu'elle vient d'ouvrir, rue de Miromesnil, à Paris.
Avant l'invention du marketing et des techniques modernes de communication, avant l'avènement de la publicité, Colette prête son nom, son image et surtout sa plume à des marques et des entreprises prestigieuses : Ford, Perrier, Hermès, Lucky Strike, les vins Nicolas, etc.
Plaquettes publicitaires, slogans pour des affiches ou des encarts dans la presse permettent de découvrir une Colette méconnue, pionnière là encore, et fidèle, dans tout ce qu'elle fait, à ce style unique qui l'a rendue célèbre, où se mêlent le don de l'observation, l'humour, l'art de recréer la sensation et de rendre sensible «à l'aide de pauvres mots» la fraîcheur d'une eau pétillante, le parfum d'un café, le touché d'un cuir ou d'une étoffe.

Textes choisis, présentés et annotés par Frédéric Maget.

Colette (1873- 1954)

Issue d'une famille provinciale, ses parents lui transmettent sa passion pour la littérature. À l'âge de vingt ans, elle se marie avec Henry Gauthier-Villars, dit «Willy». Celui-ci l'encourage à écrire et à publier ses souvenirs d'enfance : c'est ainsi qu'est écrite la série des Claudine (1900-1903) qui connaît un grand succès. Après son divorce d'avec Willy (1906), Colette signe ses oeuvres. De 1906 à 1909, elle fait l'expérience du music-hall, avant d'épouser Henry de Jouvenel en 1912 et d'entamer une carrière de journaliste au Matin. Colette publie Chéri en 1920, Le Blé en herbe (1923), Sido (1929) et La Chatte en 1933. En 1945, elle est élue membre de l'Académie Goncourt.

Extrait de Le second metier de l'écrivain

COLETTE
Cosmétiques

En juin 1932 la boutique «Colette» est inaugurée à Paris. Sur le carton d'invitation, on peut lire, de la main de l'écrivain : «J'inaugure mon magasin de produits pour la beauté, mercredi 1er juin et les deux jours suivants. Je serai heureuse, Madame, de vous accueillir moi-même 6, rue de Miromesnil, et de vous conseiller les maquillages les plus seyants pour la scène et pour la ville. Colette». L'idée lui aurait été soufflée par André Maginot. Des amis et des connaissances aidèrent au financement de l'affaire : le Glaoui, Simone Berriau, Léon Bailby, le banquier Daniel Dreyfus et probablement la princesse de Polignac. Colette s'occupa de tout. Conception, fabrication, décoration, communication, diffusion, elle est sur tous les fronts. Mais, malgré le succès mondain et l'ouverture d'une deuxième boutique à Saint-Tropez, l'entreprise finit par péricliter : «Pour la développer, même pour la maintenir, il lui fallait des capitaux nouveaux. Avant de les solliciter, il convenait de faire le point. Il paraissait évident que l'affaire aurait besoin pendant quelques années encore du travail personnel de Colette. L'absurdité de l'entreprise commençait à paraître, même à ses yeux...» (Maurice Goudeket, Près de Colette, 1956). Colette qui avait elle-même dessiné sa caricature ornant le couvercle des boîtes rouges et noires, avait rédigé en guise de préface au catalogue de ses produits de beauté une sorte de vade-mecum de la beauté pour ses clientes sous le titre «À mon avis».

«À mon avis»

La «grande toilette», la toilette minutieuse, scrupuleuse, c'est celle du soir.

Ne gardez ni poudre, ni fard sec, ni gomme aux cils pendant la nuit.

Mais un produit gras, irréprochable, convient la nuit à presque tous les épidémies, les assouplit et les rajeunit.
Si vous vivez au soleil le jour, aux lumières le soir, usez du khôl, même pendant la nuit.

Craignez, sous le soleil l'été, et dans le Midi, les lotions et les crèmes glycérinées.

Méfiez-vous des bains de soleil prolongés ; usez généreusement d'une bonne huile, avant, pendant, après le bain de mer, pour vous et surtout pour les enfants.

L'eau, sans savon, lave mal le visage. Avec du savon elle l'endommage souvent. Fuyez les desséchantes préparations trop riches en alcool ou en éther, les astringents trop corsés. Il y en a, Dieu merci, d'autres.

Les fards gras, sous la poudre, s'ils ne contiennent que des colorants sans reproche et des matières grasses de premier ordre, tiennent mieux, sont moins visibles, fatiguent moins la peau que les fards secs.

Une bonne poudre n'est jamais trop fine. Il n'y a aucune raison pour qu'un fard destiné aux paupières leur donne un aspect plus huileux que le reste du visage. Seules les lèvres ont droit à un maquillage qui entretient ou imite leur humidité naturelle.

Yeux bleus, méfiez-vous d'un fard trop bleu ! Ce sont vos prunelles qui doivent être plus bleues que le halo artificiel qui les cerne. Souciez-vous, sur la scène et à la ville, sous tout éclairage impitoyable, du maquillage intérieur de la bouche. Presque tous les chanteurs et les acteurs des deux sexes montrent, entre des lèvres éclatantes, des gencives et une langue jaunes par comparaison. L'usage d'un carmin inoffensif est simple et rapide.

Avez-vous bientôt fini d'épiler, de déplacer, de raser vos sourcils ? Pourquoi, si vous agrandissez vos yeux, si vous aggravez le rose de vos joues, si vous allongez vos cils, pourquoi rapetissez-vous votre bouche en la maquillant ? C'est au détriment de l'expression de tous les traits.

(...)