Son visage et le tien

Son visage et le tien

Quatrième de couverture

«Ce qui est là, et d'une façon très intense, c'est la vie avant la mort, celle où je suis, celle où nous sommes ensemble, celle qui me porte, m'imprègne et m'anime. Cette vie-là a valeur d'éternité.»

Dans une méditation nourrie de souvenirs, Alexis Jenni, Prix Goncourt pour L'Art français de la guerre, compose un hymne à nos cinq sens. Sentir, c'est alors croire, et c'est aimer. C'est encore saisir l'intensité d'une présence qui réside entre deux visages, lorsque l'amour abolit toute distance et révèle l'éternité.

Alexis Jenni vit et travaille à Lyon. L'Art français de la guerre, son premier roman paru en août 2011 a obtenu le prix Goncourt.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Claire Lesegretain - La Croix du 15 octobre 2014

Extrait de Son visage et le tien

Savoir

Mon grand-père croyait, pratiquait, vivait dans une foi qui m'a toujours paru pesante. Mais il n'en parlait pas, ne l'explicitait jamais ; il la posait sur la table et la table grinçait sous son poids. Il la posait comme une gueuse de fonte, de ces masses métalliques très lourdes que l'on utilise dans la marine, informes et impénétrables, qui n'ont d'autre qualité que leur masse, et que pour cela on attache à quelque chose dont on veut que ça coule, que ça reste bien au fond, comme un filet, une bouée, un submersible qui ne reviendra à la surface qu'en lâchant son lest, sa gueuse, son poids mort qui le tient collé au fond. Il était dans ma famille le seul à croire sérieusement, mais il n'en disait rien de clair, il en tirait seulement des consignes, des interdits, des préceptes de vie dont il ne fallait pas déroger, et lui s'y tenait, disait-il, alors que le monde autour de lui s'enfonçait dans les ténèbres de la relativité morale. Ma grand-mère aussi croyait, mais en femme discrète, qui rappelait de temps en temps les mêmes consignes d'un ton pincé, sans jamais élever la voix. Lui posait sa foi au milieu de tous sans rien dire, gueuse de fonte opaque et très lourde. On n'en savait pas exactement le contenu, on en sentait le poids. Je n'y comprenais rien, ça pesait, ça se tenait là en silence, ça déformait l'espace, et nous en étions tous affectés.
Il allait à la messe du dimanche et revenait méditatif et silencieux, ses deux mains croisées devant lui, selon un geste que l'on fait dans les cérémonies, les enterrements, les commémorations où l'on doit être digne, et l'on ne peut pas mettre ses mains dans ses poches, ni les laisser aller, ni les croiser dans le dos. Ce-geste là, il ne le faisait qu'après avoir communié, et je devinais sans qu'il me le dise qu'il suivait scrupuleusement les règles. Il revenait avec le visage apaisé, tourné vers l'intérieur, mais je me demandais de ma hauteur d'enfant s'il s'agissait là de ce qu'il pensait, et que l'on pouvait voir, ou simplement d'une façon de bien se tenir.
J'en suis réduit à noter les petits gestes dont je me souviens, car dans ce domaine de la pratique de la foi, personne ne m'a rien appris. Ma mère, qui était sa fille, faisait barrage pour des raisons que j'ignore encore, et elle le faisait de façon si discrète que je ne savais pas que s'élevait ici un barrage. Elle n'était ni croyante ni athée, pas même agnostique, simplement retenue, elle ne parlait jamais de ce sujet-là alors qu'elle était issue d'une famille où cela que l'on ne nommait pas avait une grande importance, et dans le silence je sentais cela peser, j'en ressentais l'effet sans savoir de quoi il s'agissait. La foi était un poids qui ne disait rien.
Quelque chose que l'on ne précisait pas pesait au milieu de nous, et avait sur ma famille d'étranges propriétés de déformation, comme cet objet galactique invisible, si dense qu'il ne laisse échapper de lui aucune lumière qui permette de le voir, mais dont la présence fait tourner d'une façon inexplicable toutes les étoiles qui l'entourent. On appelle cet objet un trou noir, il finit par aspirer la portion de galaxie où il se trouve, qui disparaît, et l'on n'en sait plus rien.