Filmer dit-elle : le cinéma de Marguerite Duras

Filmer dit-elle : le cinéma de Marguerite Duras

Quatrième de couverture

On a beaucoup écrit sur Marguerite Duras, son histoire et ses histoires. On a beaucoup cherché à comprendre sa vie et ses oeuvres, mais ses films ont souvent été considérés comme un reliquat des textes. Cet ouvrage prend le cinéma de Marguerite Duras comme il est : riche, au-delà des genres, des techniques, du cinéma même. Notre premier geste a été de donner la parole à des auteurs qui, simplement, naïvement, aiment son cinéma, et sont impressionnés par lui.
Pourquoi Détruire dit-elle est-il un film d'horreur ? Comment Luc Moullet devint-il le producteur de Nathalie Granger ? De l'Inde à Neauphle-le-Château, quels son, les lieux d'India Song ? Que faire pendant le Festival de Cannes ? Filmer est-il un luxe ? Et monter ? Comment tuer le cinéma ? Pourquoi le vide est-il un programme révolutionnaire ? Des textes d'analyse sont accompagnés d'entretiens avec Duras elle-même et certains de ses collaborateurs.
Son personnage, éminemment romanesque, relie ainsi des temporalités différentes pour appréhender une oeuvre qui, elle, y a toujours échappé.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Jean-Louis Jeannelle - Le Monde du 23 octobre 2014

Extrait de Filmer dit-elle : le cinéma de Marguerite Duras

«De quoi s'agit-il ?
De votre destruction.»
DÉTRUIRE DIT-ELLE

«Et remplacer par quoi ? Par rien.»
JAUNE LE SOLEIL

Marguerite Duras jeune cinéaste fait deux films d'horreur, deux films de terreur, disons : deux épisodes sous la Terreur. L'un, Détruire dit-elle, sort en 1969, l'autre, Jaune le soleil en 1972. Deux oasis d'horreur dans un désert d'ennui. Ce sont des films oubliés, et aujourd'hui il s'agit moins de les tirer de l'oubli que d'être à nouveau terrorisés par eux. Jeune cinéaste, Marguerite Duras veut tout casser. Elle le dit elle-même sur le tournage de Détruire dit-elle. Elle le dit toute sa vie, qu'il faut tout casser, qu'elle veut casser. Elle le dit encore en 1992, si vieille, dans un film sur le groupe de la rue Saint-Benoît. Elle le lie à une expérience politique, amoureuse et amicale, cela va ensemble, partagée avec Robert Antelme, Dionys Mascolo et plus tard Maurice Blanchot. Trois dates comme des détonations rythment cette expérience. 1945, 1958, 1968 - la Résistance, le Parti communiste et la déportation d'Antelme ; la guerre d'Algérie et la Déclaration sur le droit à l'insoumission contre le pouvoir colonial; Mai et le Comité d'action étudiants/écrivains. Détonations politiques qui font époque, auxquelles Duras participe, qu'elle vit, où elle place ce qu'elle nommera la douleur et le bonheur fou, qui est une passion politique. Événements et scènes dont les personnages sont des intellectuels : une communauté d'intellectuels et autour d'eux, contre eux, le nazisme, le fascisme, le communisme du Parti et l'anticommunisme des autres, le colonialisme, les gouvernements, l'autorité, toute la merde des temps. Ce qu'il faut casser.
C'est là le contenu historique et autobiographique, à nouveau cela va ensemble, de ces deux films d'horreur faits après Mai 68. C'est ce qu'on appelle la jeunesse.

Jeune écrivaine en 1945, jeune cinéaste en 68, qui n'est pas le moindre moment de l'histoire de la jeunesse. La jeunesse est ce dont le reste du monde, et le reste du temps, veut de toutes ses forces qu'il ne reste RIEN. La jeunesse a d'autres noms, noms de ceux que l'on veut réduire à rien. Il faudra ici parler de rien, pour parler des films.

Dans Détruire dit-elle, trois personnages, le professeur Max Thor, le juif Stein et la jeune Alissa, rencontrent dans le parc d'un hôtel Elisabeth Alione, qui est convalescente, et s'immiscent dans sa vie jusqu'à la déstabiliser et la bouleverser.
Dans Jaune le soleil, sous la dictature de la police des marchands et du Parti de Gringski, un jeune maçon, David, et sa femme, Sabana, viennent une nuit dans la maison d'un juif pour le garder avant son exécution. Deux autres juifs puis un quatrième arrivent, qui font vaciller toutes leurs certitudes vers un chaos libérateur.
C'est un diptyque en noir et blanc, à huis clos, le premier film principalement en Extérieur Jour, le deuxième absolument en Intérieur Nuit, et au-delà de ces espaces, comme une menace et une séduction, s'étend à chaque fois la forêt.