Le coup d'Etat : Robespierre, Danton et Marat contre le suffrage universel

Le coup d'Etat : Robespierre, Danton et Marat contre le suffrage universel

Quatrième de couverture

La prise de la Bastille, la déclaration des droits de l'Homme, l'exécution de Louis XVI, l'insurrection en Vendée... L'histoire de la Révolution, on croit en connaître les grandes lignes. Mais ce que furent, au jour le jour, les débats et les doutes des hommes qui représentaient le peuple à la Convention, nous n'en avons pas l'idée. Pas plus que des sentiments qui pouvaient agiter les protagonistes, ni de ce qui, dans leurs décisions, était dicté par les circonstances, les affinités, la peur ou le ressentiment. Au plus près de leurs échanges, à la tribune de l'Assemblée ou dans les clubs, au fil de leurs Mémoires et de leurs correspondances, c'est ce tableau extraordinairement vivant, incarné, passionné, que Pedro J. Ramirez met ici au jour. Pour mieux dévoiler comment, au printemps 1793, la minorité de la Chambre a pu prendre le pas sur la majorité modérée. Et établir, à l'issue d'un véritable coup d'État, un régime de terreur qui a définitivement éloigné la Révolution de son idéal démocratique.

Pedro J. Ramirez a fondé et dirigé le quotidien El Mundo, à la tête duquel il a acquis une grande notoriété en Espagne, en dénonçant notamment les affaires de corruption touchant le gouvernement. Révoqué pour cette raison en janvier 2014, il se consacre plus particulièrement depuis à la rédaction d'ouvrages d'histoire. Il témoigne ici de l'érudition d'un spectateur fervent de la révolution française, du talent d'un grand journaliste et de la distance critique d'un homme qui sait le prix de la liberté d'opinion et la violence du pouvoir.

Extrait de Le coup d'Etat : Robespierre, Danton et Marat contre le suffrage universel

Extrait du préambule

LE TOCSIN. 31 MAI 1793

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Une fripouille et un illuminé marchent en tête du petit groupe de sans-culottes qui, passé trois heures du matin le vendredi 31 mai 1793, sont sortis de la salle des séances de l'archevêché de Paris et se sont engloutis dans la demi-pénombre de l'extrémité sud-est de l'île de la Cité. Les feux des rares barques qui circulent sur la Seine à cette heure-là et les quelques lanternes à huile de l'éclairage public dévoilent par intermittence les visages hirsutes du groupe, leurs intimidantes moustaches, touffues comme de l'étoupe, leurs pantalons à rayures, leurs carmagnoles graisseuses, leurs cocardes pendantes et leurs bonnets phrygiens à la laine rouge décolorée. Tout comme les piques dressées et les sabres que certains brandissent et que d'autres portent attachés à la taille.
Après avoir abandonné la cour qui sépare l'ostentatoire bâtiment épiscopal de son église annexe, ils prennent la ruelle de l'Évêché, coincée entre l'arrière de Notre-Dame et l'endroit où le bras du fleuve se rétrécit davantage. Ils se retrouvent aussitôt sur le parvis de la cathédrale, interposé entre l'imposante façade gothique et le double front que forment l'hôpital de l'Hôtel-Dieu, siège de la nouvelle École de médecine, et l'hospice des Enfants Trouvés. C'est sur cette vaste place que nous perdons l'écho de leurs sabots de bois battant les pavés. Aucune chronique, aucun témoignage n'explique par laquelle des trois portes d'accès - le portail de la Vierge, celui de Sainte-Anne ou celui du Jugement dernier - ils se sont introduits dans l'édifice, ni comment ils ont mené à bien leur incursion.
La fripouille, c'est Andrés Maria de Guzmán, un aristocrate de Grenade qui, à la veille de ses 40 ans, est devenu le protagoniste le plus inattendu de toutes les intrigues ourdies par la faction des Enragés - les activistes parisiens les plus remontés. Après avoir fait ses études à l'École militaire de Sorèze et effectué une brève carrière, écourtée du fait de son caractère querelleur, comme officier dans l'armée espagnole, Guzmán est installé à Paris depuis plus d'une décennie et naturalisé français. Sa grande priorité a été, durant le plus clair de ces années, de s'occuper des extravagants procès qu'il a intentés en Belgique pour réclamer un héritage qui remonte à son arrière-grand-père maternel, le prince Albert Octave T'Serclaes de Tilly, grand d'Espagne et l'une des principales fortunes du Brabant. Celui-ci avait reconnu la grand-mère de Guzmán comme une fille née hots mariage ; Guzmán prétendait que le nonce du pape à Madrid avait réglé le scandale en obligeant l'illustre Brabançon à épouser son arrière-grand-mère, ce qui faisait de lui l'héritier légitime de tous ses biens. Ni plus ni moins. Après des années et des années de procédures intriquées et des tours et détours dans les juridictions civile et ecclésiastique, il n'avait toujours pas atteint son but - «qui comme chacun le sait est affaire de plusieurs millions» -, mais entre appel et appel il s'était engagé dans les méandres de la politique belge sous la conduite de son avocat, le dirigeant nationaliste François Vonck.
Pour dédommager les Habsbourgs de l'établissement des Bourbons sur le trône d'Espagne, la Belgique, comme le reste des Pays-Bas, était restée aux mains de l'Empire autrichien par le traité d'Utrecht. Mais le vent de révolution qui soufflait sur la France s'était aussi levé là-bas. Tout d'abord à Liège, puis dans le reste du pays, l'heure du soulèvement avait sonné. Au sein du labyrinthe de factions existantes, Guzmán s'était associé - en lui offrant son expérience militaire - au parti créé par Vonck, qui, en accord avec les projets jacobins d'exporter la Révolution, préconisait de transformer la Belgique en une république indépendante étroitement liée à la France.
Si, à Bruxelles, il se vantait de ses contacts français, dans l'atmosphère raréfiée, quelque peu paranoïaque et truffée de mille intrigues qui s'était emparée de Paris après la chute de la monarchie et l'exécution de Louis XVI, Guzmán avait très habilement tiré parti de ses relations en Belgique, en s'offrant aux uns et aux autres, en se rapprochant de ceux qui pouvaient l'intéresser le plus. Personne ne savait se vendre mieux que lui, qui se targuait même du titre de «général de la Confédération belge».
Il était ainsi parvenu à établir des relations d'intimité avec Danton et son cercle : parmi tous les chefs révolutionnaires, c'était ce vitupérant tribun de la plèbe, surnommé «le Mirabeau de la populace», qui s'impliquait le plus dans la politique d'annexion de la Belgique. Lui et son lieutenant Jean-François Delacroix étaient devenus les interlocuteurs habituels entre le général Dumouriez, commandant l'armée destinée à la conquête des Pays-Bas, et la Convention. Mais Dumouriez était passé, en quelques semaines seulement, du rang de héros du moment - vainqueur de Valmy et de Jemmapes - à celui de traître, menaçant la République après s'être livré aux Autrichiens ; cette volte-face avait laissé Danton dans une position assez embarrassante.