Revue de l'art, n° 185

Revue de l'art, n° 185

Quatrième de couverture

Éditorial

Paul-Louis Rinuy
De l'interprétation des oeuvres d'art

Notes et documents

Silke Hellmuth
Jules Wièse, héritier de François-Désiré Froment-Meurice
Sur les traces d'un orfèvre et de son oeuvre singulière

Wilfried Zeisler
De l'orfèvrerie parisienne du dernier quart du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale : la maison Keller

Béatrice Joyeux-Prunel
Géopolitique des premiers readymades

Chroniques

Daniel Russo
Le moment Giotto

Jean-Philippe Antoine
La sculpture au tournant du siècle : «The uncanny, by Mike Kelley, artist» (1993-2004)

Méthodes

Philippe Jockey
Quand la sculpture antique retrouve ses couleurs

Bibliographie critique

Nécrologie

Michel Laclotte
Enrico Castelnuovo (1929-2014)

Extrait de Revue de l'art, n° 185

Éditorial

De l'interprétation des oeuvres d'art

«Décrire avant d'interpréter : les historiens d'art s'imposent généralement comme méthode l'ascèse d'une neutralité descriptive. Effort louable sans doute mais voué à l'échec». L'historien Patrick Boucheron fait en ces quelques lignes, situées dans l'ouverture de son récent ouvrage Conjurer la peur, un sort rapide à l'histoire de l'art, qui se focaliserait sans succès sur la description, l'étude prétendument objective des oeuvres, au détriment d'une véritable et raisonnée construction interprétative historique ou esthétique, objet de son important livre. De fait, que l'on songe aux listes d'artistes et d'oeuvres du tome XXXV de l'Histoire Naturelle de Pline l'Ancien, aux descriptions et inventaires de Pausanias, aux ekphraseis de Philostrate, plus récemment aux Vite de Vasari, aux impressionnantes entreprises de recherche telles que le Corpus Vitrearum, à l'ensemble des catalogues raisonnes d'artistes qui permettent bien des redécouvertes et des réévaluations, que l'on pense aussi, dans leur version papier ou numérique, aux inventaires, annuaires ou dictionnaires, encyclopédies de tous ordres auxquels l'informatique donne souvent un élan et une diffusion nouveaux, l'histoire de l'art peut prêter le flanc à cette critique d'ensemble. Il s'agit surtout, pour Patrick Boucheron, de fustiger les historiens de l'art qui ne sauraient pas «les laisser aller, ces images, seules et à leur train», et dont la méthode, principale serait de «rabattre le sens des images sur des textes déjà lus ou qu'on vient découvrir pour l'occasion».
Les historiens de l'art ne seraient ainsi que des descripteurs à l'ambition positiviste inassouvie, incapables de s'intéresser vraiment aux images et aux oeuvres, de les regarder, voire de les observer scientifiquement, avant de procéder à leur interprétation. Cette critique fournit l'occasion de réfléchir à ce qui fait, si ce n'est l'unité, du moins la spécificité de l'histoire de l'art aujourd'hui, comme «discipline humaniste» voire comme indiscipline aux limites poreuses et aux frontières toujours discutées, ouverte autant à la littérature qu'au cinéma, à la danse qu'à la mise en scène et à la musique, à la culture visuelle qu'aux arts dits populaires, en un mot à toutes les formes de création, à tous les objets de curiosité qu'on rassemblait jadis dans les cabinets de merveilles, et que visa trop longtemps à exclure la référence puriste aux seuls Beaux-Arts, aujourd'hui à nouveau dépassée. Les expositions pluridisciplinaires du Centre Pompidou de la fin du XXe siècle, des manifestations plus récentes telles qu'Architecture en uniforme. Projeter et construire pour la Seconde Guerre mondiale^ ou Les désastres de la guerre 1800-2014b témoignent avec éclat de la fécondité du «champ élargi de l'art». À l'évidence, l'histoire de l'architecture, l'histoire des arts plastiques s'enrichissent considérablement en embrassant des objets, des questions, des oeuvres, des documents, des problèmes qui dépassent le cadre des spécialités artistiques au sens étroit du mot. Et si, dans ce numéro de notre revue plus encore qu'à l'accoutumée, les articles se présentent variés dans leur ancrage chronologique de l'Antiquité à l'art contemporain et marquent une nette diversité de méthode et de point d'analyse, c'est que l'histoire de l'art est aujourd'hui un savoir expérimental dont le champ chronologique, comme l'ouverture thématique, est très large. Cette histoire de l'art dans son hétérogénéité et dans son amplitude connaît un succès grandissant, qu'il serait faux de comprendre d'une manière unilatéralement positive : rappelons la formule critique du fondateur du Musée national des arts et traditions populaires, Georges-Henri Rivière, que Jean Clair cite avec sagesse, voire nostalgie, dans son livre d'amère critique sur notre temps L'hiver de la culture : «Le succès d'un musée ne se mesure pas au nombre de "visiteurs qu'il reçoit, mais au nombre de visiteurs auxquels il a enseigné quelque chose. Il ne se mesure pas au nombre d'objets qu'il montre mais au nombre d'objets qui ont pu être perçus par les visiteurs dans leur environnement humain. Il ne se mesure pas à son étendue mais à la quantité d'espace que le public aura pu raisonnablement parcourir pour en tirer un véritable profit. C'est cela le musée. Sinon, ce n'est qu'une espèce d'abattoir culturel.». Quoi qu'il en soit de cette exigence qui demeure essentielle jusque dans son inactualité, la fréquentation de nos musées, les chiffres records des expositions, l'attractivité des études universitaires en histoire de l'art, au moins pour la période dite contemporaine - postérieure à 1914 - qui draine la grande majorité des étudiants, s'imposent d'autant plus pour nous comme des raisons de se réjouir que la Revue de l'Art s'est donné pour mission, dès sa création en 1968, de présenter et de favoriser «les développements d'une discipline en expansion». Depuis deux ou trois décennies cette expansion de l'histoire de l'art est un fait dont se voient des preuves chaque jour plus nombreuses. L'une d'entre elles est particulièrement paradoxale ; l'étude des oeuvres d'art est à ce point valorisée et tenue en haute estime qu'elle est devenue un must pour tous les intellectuels de haute volée, en dehors même de leur spécialité originelle. Après les ouvrages, devenus historiques, de Georges Bataille sur Manet, les réflexions de Michel Foucault sur Velasquez, Magritte ou Manet, les considérations de Roland Barthes sur la photographie, je songe aux écrits récents de Marc Fumaroli sur Andy Warhol et la «barnumization de l'art», à la publication des cours de Bourdieu au Collège de France sur Manet, qui se montre un lecteur exigeant des travaux antérieurs des historiens de l'art et travaille principalement sur la «révolution symbolique» opérée par le peintre tout en laissant aux analyses précises d'oeuvre une place, hélas, sans cesse différée, ou au récent livre de Jean-Luc Marion sur Courbet.
(...)

Paul-Louis Rinuy
Directeur de la Revue de l'Art Professeur,
Université Saint-Denis-Vincennes
INHA, 2, rue Vivienne, 75002 Paris